Le vin des Empe­reurs dans les premiè­res dynas­ties chinoi­ses (J-C Martin)

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vinDès la premiè­re dynas­tie, soit en 2198 – A.C., le vin appa­raît dans les Anna­les de l’Empire chinois, ou ‘Tong-Kien-Kang-Mou’ en chinois. Fran­çois de Moyriac,
(1669–1748) Jésui­te fran­çais, consa­cre prati­que­ment sa vie à Pékin pour nous en four­nir une trans­crip­tion en fran­çais. Cet ouvra­ge nous four­nit quel­ques éléments utiles pour illus­trer la dimen­sion socia­le de cette bois­son alcoo­li­sée. Les cita­tions sur la place et la percep­tion du vin par les Empe­reurs et leurs Cours sont extrai­tes des premiers tomes, soit la pério­de avant notre ère.

Tout d’abord, Lu, fonda­teur de Hia la premiè­re dynas­tie chinoi­se, reçoit en offran­de lors de son voya­ge aux abords du fleu­ve Kiang, une bois­son nouvel­le inven­tée par un parti­cu­lier Y-Tché, à partir de riz et dénom­mée vin. S’il en appré­cie et le geste et la quali­té, il réagit avec une sages­se remar­qua­ble due à son âge avan­cé – il meurt peu après à cent ans – consta­tant que la raison peut ensui­te en être trou­blée. Au grand éton­ne­ment de son peuple, il décrè­te : « Ah ! Combien de malheurs je prévois que cette bois­son cause­ra à la Chine ! Qu’on exile hors de nos limi­tes celui qui l’a inven­té et qu’on ne lui permet­te jamais de rentrer » [t.I, 122]. Une telle prémo­ni­tion s’avérera justi­fiée, même si la sanc­tion parait quel­que peu exagé­rée. Mythe ou réali­té histo­ri­que, ce juge­ment impé­rial anti­ci­pe sur les deux fonc­tions anti­no­mi­ques du vin : distinc­tion socia­le atta­chée à une géné­reu­se offran­de ou prémi­ces de compor­te­ments dépra­vés et donc blâma­bles.

Le vin des débau­ches

Au fil de ces Anna­les, appa­rais­sent les carac­té­ris­ti­ques néga­ti­ves d’une consom­ma­tion exces­si­ve, dont la plus redou­tée est un néfas­te affai­blis­se­ment moral mettant en cause la stabi­li­té de la dynas­tie. Nous ne rete­nons ici que les exem­ples les plus expli­ci­tes.

Du seul fait de sa nais­san­ce, le prin­ce Tai-kang s’autorise une vie de débau­che qui l’éloigne des affai­res impé­ria­les en s’adonnant au vin et aux femmes. Une telle atti­tu­de est jugée incom­pa­ti­ble avec la condui­te de l’Empire. Dans la Chine ancien­ne, les poètes se permet­tent de dénon­cer de tels compor­te­ments. A cette occa­sion, ils compo­sent une pièce de vers inti­tu­lée Ou-tfe-tchi-ko, c’est-à-dire la chan­son des cinq fils de l’empereur. Chaque morceau de cette élégie déve­lop­pe un thème de maniè­re criti­que mais le second s’exprime ainsi : « ‘suivant les instruc­tions de notre illus­tre aïeul, un prin­ce qui dans l’intérieur de son palais s’abandonne aux plai­sirs et à la débau­che, sans aucu­ne rete­nue ; et au dehors se lais­se entrai­ner à la fureur de la chas­se, un prin­ce qui aime le vin et la musi­que de maniè­re immo­dé­rée, qui se plait à élever de somp­tueux bâti­ments, et à en faire pein­dre les murailles, un tel prin­ce n’est pas loin de sa perte, il ne faut qu’un de ces défauts pour le mettre en danger de perdre l’empire.’ » [t.I, 128] Pour eux, la chute des dynas­ties est trop certai­ne en pareille situa­tion de déla­bre­ment moral.

Cette addic­tion à l’ivresse est égale­ment une cause de desti­tu­tion de hauts digni­tai­res. L’empereur Tching-Kang châtie lour­de­ment sous ce prétex­te, deux respon­sa­bles du bureau d’astronomie, Hi et Ho, pour leurs erreurs en matiè­re de prévi­sion astro­no­mi­que : « Aujourd’hui nous voyons Hi et Ho, renver­ser les règles de la vertu ; plon­gés dans le vin, ils ne pensent qu’à trou­bler l’état, et aban­don­nent les obli­ga­tions de leurs char­ges, en mettant de la confu­sion dans les révo­lu­tions des astres ; » Ils sont accu­sés de ne pas avoir perçu une éclip­se de soleil hors de la constel­la­tion Fang : « Igno­rants dans la connais­san­ce des mouve­ments céles­tes, ils doivent subir le châti­ment porté par les lois de nos premiers empe­reurs. » [t.I, 132].

Le vin sert d’instrument pour satis­fai­re une extrê­me perver­si­té quel­que peu surréa­lis­te avec Li-Koué, dans les années 1786 A.C. Soumis à une maitres­se gros­siè­re et cruel­le, Mey-Hi, Li-Koué conten­te tous les dési­rs de cette person­ne avide des riches­ses de l’Empire. Il fait creu­ser un étang spécia­le­ment pour le remplir de vin, et, ensui­te, il force des milliers de person­nes à s’y abreu­ver jusqu’à succom­ber à l’ivresse. Dans cet état second, ces pauvres êtres se battent bestia­le­ment pour se repaî­tre de monceaux de vian­des dispo­sés à leur envie. « Ces gens ivres, et privés de raison, se jetaient ensui­te avec tant de fureur sur ces vian­des, qu’ils se les dispu­taient jusqu’au point de se battre et de s’égorger les uns les autres, avec un achar­ne­ment et une barba­rie incon­ce­va­ble ; ces fêtes abomi­na­bles, si contrai­res aux mœurs des Chinois, faisaient le passe-temps ordi­nai­re de Likoué et de Mey-hi. » [t.I, 155]. Si cette histoi­re attris­tan­te demeu­re ancrée dans la mémoi­re histo­ri­que, c’est pour rappe­ler en contre­point, les exigen­ces mora­les des mœurs tradi­tion­nel­les.

Sous son règne, l’empereur Han-tching-ti négli­ge complè­te­ment son travail de gouver­ne­ment. Même s’il s’inquiète de nombreux évène­ments et des signes funes­tes qui affec­tent son empi­re, il ne respec­te pas les codes de bonne mora­li­té : « Adon­né au vin et aux femmes, il se livra aux excès de débau­che, sans respec­ter même les dehors les plus ordi­nai­res de la bien­séan­ce. » Le dérè­gle­ment des mœurs touche aussi la famil­le de l’impératrice mère, en parti­cu­lier les oncles du prin­ce Ouang-man ; ceux-ci « passaient leur vie dans les plai­sirs, ne s’occupaient que de chas­se et de cour­ses, et s’abandonnant sans réser­ve à le débau­che du vin et des femmes » [t.III, 199] Par contre, Ouang-man ne succom­be pas à ces maux indi­gnes : « loin de les imiter, s’appliquait sans relâ­che et cher­chait la compa­gnie et l’amitié des sages, et de ceux dont la répu­ta­tion était sans repro­che. » [t.III, 199]

Il arri­ve aussi que l’empereur se montre trop compré­hen­sif à l’égard de son peuple et sanc­tion­ne avec peine ses offi­ciers fautifs. Yang-yun, fils de l’un des minis­tres de Han-Siuen-ti (dynas­tie des Han), mène une vie de débau­che jugée crapu­leu­se qu’il cher­che à justi­fier. A l’un de ses amis qui lui en fait des repro­ches par écrit, il use une compa­rai­son parti­cu­liè­re­ment dépla­cée en se réfé­rant à un labou­reur en quête de délas­se­ment après un travail haras­sant : « Un labou­reur culti­ve son champ dans les saisons du froid et du chaud ; s’il se donne beau­coup de mal, de retour dans sa maison, il fait tirer du vin et tuer un mouton, pour se diver­tir. Quand les fumées du vin commen­cent à lui monter à la tête, il lève les yeux au ciel et se met à chan­ter : ‘L’homme n’est sur la terre que pour jouir des plai­sirs : faut-il atten­dre d’être riche ? faut-il atten­dre d’être élevé aux gran­deurs ? » Il en tire une conclu­sion à la gloi­re d’un hédo­nis­me au servi­ce de sa propre person­na­li­té : « La joie et les plai­sirs sont faits pour tous les états ; n’en pas jouir, c’est être enne­mi de soi-même.’ »
[t.III, 147]
Toute­fois, la justi­ce impé­ria­le veille et finit par sanc­tion­ner une telle amora­li­té, en complè­te oppo­si­tion avec l’harmonie tant recher­chée par l’empereur : « Il porta le dérè­gle­ment à un excès si révol­tant qu’il fut accu­sé de nouveau et livré au tribu­nal des crimes. » [t.III, 147] Le Tribu­nal des crimes exer­ce son auto­ri­té sans appel possi­ble.

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Navi­ga­tion« Amitav Ghosh : Regards sur l’Inde et la Chine au temps du commer­ce de l’opium.À LA RECHERCHE DES COCONS CHINOIS I (JC-MARTIN) »