Vigne et vin dans la pein­tu­re chinoi­se par J.C Martin

grappeDans ses deux ouvra­ges, D’où jaillit le chant et Toute beau­té est singu­liè­re, Fran­çois Cheng nous offre quel­ques poésies et pein­tu­res dans lesquel­les la vigne, le raisin et le vin révè­lent le raffi­ne­ment de l’art chinois. Si l’homme – le poète – est au centre des poèmes, dans le cas des pein­tu­res, il s’efface sur le papier ou sur la soie, ce recul lui permet­tant de mieux vivre ses émotions et son imagi­na­tion.

Mais, ce qui est plus surpre­nant pour un regard occi­den­tal, c’est la dimen­sion à la fois natu­ra­lis­te et dyna­mi­que qui vivi­fie ces repré­sen­ta­tions habi­tuel­le­ment perçues sous le terme de ‘natu­re morte’ : un souf­fle vital traver­se une feuille de vigne ou un raisin, émer­ge d’une tige de bambou. Cette dimen­sion biolo­gi­que inté­grée par notre regard, les pein­tu­res chinoi­ses rayon­nent alors d’une subti­le sensi­bi­li­té. L’œuvre traduit une harmo­nie cosmi­que, entre le végé­tal et l’animal, entre le terres­tre et le cosmos, lumiè­re du soleil et de la lune. Pour y entrer et enri­chir sa propre dimen­sion spiri­tuel­le, il faut se glis­ser dans cette voie, le Tao au sens philo­so­phi­que chinois. Car les grands pein­tres chinois sont à la fois de remar­qua­bles calli­gra­phes et poètes, comme l’explique Fran­çois Cheng dans ses ouvra­ges. Il est alors logi­que de retrou­ver la vigne et le raisin dans cette appro­che quel­que peu décon­cer­tan­te pour notre esprit occi­den­tal.

L’œuvre sur soie du XII-XIIIe siècle inti­tu­lée  Festin parmi les grap­pes, réali­sée par un pein­tre anony­me, sous la dynas­tie des Song, (Pékin, musée du Palais), illus­tre cette carac­té­ris­ti­que cultu­rel­le.

L’élan vital dans sa dimen­sion natu­ra­lis­te et philo­so­phi­que

Quoi de plus commun qu’une grap­pe de raisin ! Si le regard est immé­dia­te­ment atti­ré par l’harmonieuse dispo­si­tion des baies, pures et traver­sées par une lumiè­re mati­na­le. Il en ressort un étran­ge senti­ment d’originalité incon­nue dans un tableau occi­den­tal analo­gue.

Certes, le raisin mûr semble atten­dre la main du vendan­geur, mais, ici, la grap­pe est en fami­liè­re compa­gnie. Un souf­fle vital anime cette compo­si­tion pictu­ra­le, à l’opposé de la tradi­tion­nel­le ‘natu­re morte’ de nos pein­tres. Autour d’elle, un véri­ta­ble ballet semble lui appor­ter un déli­cat soutien, avant une sépa­ra­tion défi­ni­ti­ve commi­se par l’homme. Cette harmo­nie entre le règne végé­tal et le règne animal est celle expri­mée par le pein­tre. Le choix des insec­tes est parti­cu­liè­re­ment fin : ce ne sont pas de grands préda­teurs, mais plutôt des compa­gnons de la vigne. La punai­se est discrè­te­ment agrip­pée à un mince rameau, sa piqu­re est pres­que une marque d’affection, sans réel domma­ge ; la gout­te de sève préle­vée adou­cit son quoti­dien. Le criquet – ou le grillon – est en quête de plai­sir ; sa démar­che appli­quée le met à portée des grains du raisin, mais il semble préoc­cu­pé, plon­gé dans une énig­ma­ti­que réflexion ; un grillon pensant !

Quant à la mante reli­gieu­se, elle trou­ve une discrè­te cachet­te dans ce rameau ; le mimé­tis­me est frap­pant du point de vue chro­ma­ti­que. Elle est aux aguets, en posi­tion de bondir ; que défend- elle ? Ses anten­nes captent l’approche de quel­que mâle présomp­tueux, ou bien le cruel vendan­geur ? Enfin, une libel­lu­le en plein vol, fonda­men­ta­le­ment paci­fi­que, semble admi­rer avec sa légen­dai­re déli­ca­tes­se les baies gorgées d’un suc promet­teur d’un vin impé­rial. La lumiè­re est elle aussi de la partie ; elle traver­se les feuilles de vigne, les baies et les corps des animaux ; cette trans­pa­ren­ce méta­pho­ri­que nous inviterait-elle à perce­voir ainsi la suprê­me beau­té, et la vertu des sages taoïs­tes. La riches­se des tein­tes et des nuan­ces dans la couleur verte appor­te en plus une gran­de séré­ni­té. 

Car toute cette œuvre inti­tu­lée Festin parmi les grap­pes nous permet certes de déce­ler la convoi­ti­se d’une douce liqueur, mais aussi d’entrainer notre imagi­na­tion vers d’autres desti­nées que le pein­tre nous invi­te à défi­nir. Ainsi, cette repré­sen­ta­tion nous orien­te sur des dimen­sions tempo­rel­les et philo­so­phi­ques. La vigne est en fin de cycle, la plus gran­de feuille présen­te les stig­ma­tes de la morsu­re de insec­tes ; les premiers jaunis­se­ments ourlent les échan­cru­res d’un limbe qui connait déjà l’automne. Si l’homme n’est pas repré­sen­té ici, sa vie et sa mort sur terre sont en fait au centre de la réflexion du pein­tre. Ainsi, pour Fran­çois Cheng, la fina­li­té est clai­re : ‘ la vigne nous livre au moins cet aver­tis­se­ment amical’. Le pein­tre nous invi­te à ‘ne pas s’en offus­quer : se convain­cre que l’on est soi-même fruit, que quel­que main un jour vendan­ge­ra. Appren­dre à murir d’ici là.’. Toute­fois, comme la vigne, l’homme vit au-delà de sa mort biolo­gi­que ; l’élan vital se pour­suit sous une autre tentu­re et tout reste ouvert dans cette vision cosmi­que chinoi­se. Plus que le bambou, la vigne reste la meilleu­re illus­tra­tion par sa clar­té péda­go­gi­que.

Devant cette pensée, comment ne pas recon­nai­tre le degré de raffi­ne­ment des élites chinoi­ses aux XII-XIIIe siècles ! Plus prosaï­que­ment, cette œuvre est un déli­cat témoi­gna­ge du statut cultu­rel de la vigne dans la civi­li­sa­tion chinoi­se, trait trop souvent igno­ré d’une Euro­pe consom­ma­tri­ce d’arômes plus que d’attention artis­ti­que. 

Jean-Claude MARTIN / le 21 décem­bre 2013

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