Voyage au pays de la banane et de l’hévéa

Une autre vie après l'exil - "Un Zhuang chez les Dao"

Avant de vous amener vers la préfec­ture auto­nome Dai de Xishuang­ban­na, il est néces­saire de plan­ter le décor non pas géogra­phique, mais humain. Ce voyage au pays de de la banane et de l’hévéa n’a en effet rien de commun avec ceux orga­ni­sés par les nombreuses agences de tourisme qui exploitent le cadre de ce terri­toire de la province du Yunnan limi­trophe avec le Laos et la Birma­nie. Si le tourisme dans cette région est un avan­tage finan­cier certain pour une partie de la popu­la­tion, la vraie vie des habi­tants et la réali­té des paysages n’a pas sa place dans ces parcs pour le moins stéréotypés. 

Mi-février 1979, la Chine entre offi­ciel­le­ment en guerre contre le Viet­nam. Le village fron­ta­lier de Longz­hou se retrouve en première ligne. Plusieurs bataillons de l’armée chinoise y sont station­nés, ce qui vaut à cette petite agglo­mé­ra­tion rurale d’être la cible des obus viet­na­miens tirés depuis les montagnes proches. L’armée chinoise réplique par des tirs d’artillerie lourde en supplé­ment des opéra­tions menées par l’armée de terre. Fin février, la situa­tion très tendue impose l’évacuation des civils.

Après seule­ment 15 jours de combats, il est impos­sible de prévoir la durée du conflit. Il ne sera en fait que d’un mois, mais les auto­ri­tés chinoises pensent à ce moment qu’il sera bien plus long. Il est par consé­quent conseillé aux habi­tants de Longz­hou d’envisager une solu­tion durable, voire définitive.

Quelques jours plus tard, celle qui allait deve­nir ma femme, ses frères et sœurs ainsi que ses parents se retrouvent chez une tante à Hengxian. Un oncle et son épouse trouvent pour leur part un refuge chez un cousin mili­taire de carrière en poste à Jinghong, préfec­ture auto­nome Dai du Xishuangbanna.

Le 16 mars 1979, les combats à la fron­tière viet­na­mienne prennent fin. L’armée chinoise regagne ses casernes en lais­sant derrière elle un envi­ron­ne­ment encore plus pauvre qu’il était avant le début des hosti­li­tés, ce qui semblait pour­tant impossible.

Que ce soit à Hengxian ou à Jinghong la situa­tion n’a rien d’idyllique, mais laisse entrou­verte une porte vers une vie éven­tuel­le­ment meilleure. Dans l’immédiat, il ne s’agit pas de vivre mieux, survivre étant la première nécessité.

Lors de l’évacuation de Longz­hou, chaque famille a perçu une petite somme d’argent pour parer aux premiers besoins. Pour Tao exilé à Jinghong, ces quelques yuans vont consti­tuer une marche vers cette possible autre vie. Rien que cet espoir crée une réelle moti­va­tion en supplé­ment d’être une obli­ga­tion. Avec cinq enfants dont trois filles, Tao n’a en effet comme choix que d’assurer le mini­mum vital à sa famille, tout supplé­ment étant évidem­ment bien­ve­nu sans pour autant être consi­dé­ré comme indispensable.

À Longz­hou, Tao était paysan et ne sait pas faire autre chose que culti­ver la terre. Pas ques­tion donc de rester à Jinghong où la vie est rela­ti­ve­ment chère avec de plus des possi­bi­li­tés limi­tées en matière d’emplois. Quelques semaines après son arri­vée dans le Xishuang­ban­na, la famille d’installe dans une ferme collec­tive située à une tren­taine de kilo­mètres dans le district de Menghai.

Si le mot de chance n’est pas au voca­bu­laire de Tao, il va béné­fi­cier d’une mesure appré­ciable de la part du même gouver­ne­ment qui lui a fait quit­ter son lieu de nais­sance. Les réformes agri­coles lancées par Deng Xiao­ping contiennent un volet portant sur la répar­ti­tion des terres. Ces dernières restent la proprié­té de l’État, mais peuvent doré­na­vant être louées par les agri­cul­teurs qui conservent une partie des reve­nus tirés de la vente des récoltes.

Le très faible capi­tal dont dispose Tao ne lui permet toute­fois pas d’envisager la loca­tion d’une super­fi­cie suffi­sante pour subve­nir aux dépenses pour­tant limi­tée de sa famille. Un de ses frères étant décé­dé acci­den­tel­le­ment, son épouse se retrouve seule et démé­nage dans le même district. Elle vend la maison qu’elle occu­pait et prête une partie de la somme récu­pé­rée à son beau-frère.

À l’automne 1979, Tao signe un contrat de loca­tion de terres portant sur une super­fi­cie de 20 hectares plan­tée d’hévéa. Vont s’ajouter quelques dizaines d’hectares de bana­niers dont la culture est en pleine expan­sion et béné­fi­cie d’aides locales et natio­nales. La guerre avec le Viet­nam a en effet mis un frein aux rela­tions commer­ciales entre les deux pays alors que la Chine impor­tait une grande quan­ti­té de bananes. Situa­tion assez para­doxale pour Tao qui se retrouve à culti­ver la banane autre­fois vendue par le pays à l’origine de son exil.

Le décor est à présent plan­té et il ne nous reste plus qu’à prendre l’avion pour Jinghong après une escale à Kunming.