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Appar­te­nance ethnique, au delà du folk­lore

Pour de nombreux Occidentaux, la notion d’ethnie se limite à la vision folklorique croisée lors d’un voyage touristique dans un lieu où sont rassemblées ces minorités ; cette vision stéréotypée est pourtant bien loin de la réalité où naître dans une montagne du Guangxi ou du Guizhou est parfois loin d’être un avantage.
Loin des projecteurs omniprésents de certains médias occidentaux, qui ont pris le Tibet comme référence à l’appartenance ethnique d’un peuple, vivent en Chine des dizaines d’ethnies qui n’ont pas la chance d’être interviewé par les marchands de rêves spirituels qui font de ce sujet l’essentiel de leurs colonnes.
Ces peuples qui ont une vie souvent difficile, non pas en raison de pressions politiques, mais pour de simples raisons géographiques, ne peuvent souvent que compter sur eux-mêmes. J’ai rencontré Chia, d’origine Miao, qui m’a parlé de sa jeunesse, mais également de sa vie actuelle.
Chia a 25 ans et est originaire d’un village de montagne du Nord du Guangxi, limitrophe avec la région du Guizhou ; elle a quitté sa région natale il y a 5 ans pour tenter d’avoir une vie meilleure, mais également aider sa famille restée au village. Dans la journée, elle travaille dans un magasin de vêtements, mais le soir venu, elle se transforme en chanteuse et exerce dans un KTV local. Ce sont ainsi 16 heures de travail quotidien qui lui permettent d’envoyer 1000 Yuans par mois à sa famille.
Toute petite, j’adorais déjà chanter et danser, mais quand je disais à mes parents que plus tard je serais chanteuse, ils me disaient que ce n’était pas un métier. Pour eux, je devais me marier avec un homme de la ville ce qui me permettrait de mieux vivre. Dans mon village, beaucoup de jeunes filles sont parties comme moi et il ne reste aujourd’hui que les personnes âgées et les jeunes enfants gardés par leurs grands-parents ; beaucoup de jeunes hommes sont allés travailler dans le Guangdong pour avoir un meilleur salaire.Dans la montagne, nous n’avions que la culture du riz comme revenu et les aides que nous donne la région ; je n’étais pas malheureuse mais depuis que nous avions la télévision, je passais des heures à regarder les émissions où il y avait des chanteurs et des danseurs avec de beaux costumes qui donnaient des spectacles devant des milliers de personnes. La nuit, je rêvais que j’étais une grande vedette et que je passais à la télévision avec des gens célèbres ; quand je racontais mes rêves à ma mère, celle-ci me disait que j’étais folle. Je suis allée à l’école 7 ans et j’ai appris à lire et à écrire, mais mes parents n’avaient pas l’argent pour que je fasse plus d’études surtout que j’ai un frère plus âgé qui lui a fait l’université. Mes parents ont emprunté de l’argent à des amis et ils ne pouvaient pas en demander plus ; une partie de l’argent que j’envoie à mes parents rembourse les emprunts pour mon frère.Un jour, j’ai vu à la télévision qu’il y avait un concours de chant et de danse organisé par la télévision locale ; c’était gratuit, mais il fallait acheter le billet pour aller en ville. Comme mon frère était en vacances, il m’a payé le ticket et nous y sommes allés ensemble. J’ai perdu en finale mais un homme qui disait organiser des spectacles m’a dit qu’il pouvait m’embaucher et que je gagnerais beaucoup d’argent. J’ai signé le contrat, mais je ne l’ai pas dit à mes parents ; je leur ai simplement dit que j’avais trouvé un travail en ville, sans leur dire exactement ce que c’était. En fait, ce qu’il voulait, c’était coucher avec moi, mais aussi avec d’autres, j’ai refusé et je suis parti. Une amie m’a dit que sa patronne cherchait une employée pour son magasin de vêtements, mais moi je voulais chanter et danser. Comme je ne voulais pas revenir au village, j’ai accepté et j’ai ensuite trouvé un travail dans un KTV. Ma famille sait que je travaille dans ce magasin, mais je ne leur ai pas dit pour le reste, car ils n’aimeraient pas ; un jour ma mère m’a demandé si je voulais toujours être chanteuse et je lui ai dit que je faisais partie d’un groupe folklorique, elle était contente. Ils viennent deux ou trois fois par an me voir et quand ils sont là, je ne travaille pas le soir, ils sont fiers de moi, mais me demandent souvent quand je vais me marier. Pour l’instant, je n’ai pas envie, car j’aime trop mon métier au KTV ; si je me marie, je devrai arrêter, car mon mari voudra un enfant.
Sur son appartenance ethnique, Chia m’avoue ne pas y accorder une grande importance et surtout bien moins que pour ses parents :Personne ne m’a jamais demandé si j’étais Miao ou autre chose et naître dans ces régions n’est pas facile ; pour certaines de mes amies, cela a même été un handicap, car beaucoup d’employeurs savent qu’il n’y a pas de travail chez nous et parfois abusent de la situation. Je ne suis pas fière de mon origine, mais je n’en ai pas honte non plus ; de toute façon, si je me marie avec un han, notre enfant sera d’origine Han. C’est plus important pour les garçons qui se doivent de perpétuer la descendance de nos origines.
Sur la question d’un éventuel retour au village, la réponse est catégorique :Non, car c’est trop dur et trop compliqué là bas ; quand je vais me marier et avoir un enfant, je ferai venir mes parents ici pour qu’ils gardent notre enfant ; je ne veux pas qu’il grandisse dans la montagne, car il aura ensuite plein de problèmes et ne sera pas bien éduqué.
Un jour peut être, croiserez-vous cette jeune femme ou une autre en ignorant son appartenance ethnique, car bien moins visible que les « porte-manteaux » folkloriques qui sont souvent exhibés dans des lieux touristiques et qui font croire aux visiteurs que ces tenues sont le quotidien d’un peuple qui porte bien plus souvent le Jean’s pour aller travailler qu'un costume de fête. Les ethnies sont une réalité en Chine, mais il ne faut pas vouloir en faire des attractions zoologiques où des touristes en mal de racines viennent chercher ici ce qu’ils ont eux-mêmes volontairement renié, au bénéfice d’un mieux vivre.