Si Mao reve­nait.

FaminesSi Mao reve­nait, que penserait-il de son pays, lais­sé il y a un peu plus de trente ans dans un système collec­ti­viste pur ?

Diffi­cile de répondre tant ce pays a chan­gé, mais on peut toute­fois écha­fau­der deux hypo­thèses.

La première, consis­te­rait à démon­trer que sa vision était la bonne, le résul­tat étant là, quitte à s’adjuger certains points contraires à ses propres convic­tions, comme le virage à 180 ° enga­gé depuis l’arrivée au pouvoir de Deng Xiao­ping. À n’en pas douter, il serait au moins fier d’une chose, qui est de faire à présent la nique aux États-Unis, son adver­saire de toujours. Il serait égale­ment sans doute surpris de voir son effi­gie orner la place Tien Anmen, mais sans doute moins heureux d’apprendre que sous celle-ci se sont dérou­lés les tragiques inci­dents de 1989.

Sans doute serait-il rassu­ré de voir son pays enfin moder­ni­sé et débar­ras­sé des famines qui dévas­taient pério­di­que­ment son pays. Il serait égale­ment récon­for­té d’avoir récu­pé­ré Hong Kong et Macao et que la Chine soit deve­nue incon­tour­nable dans bien des domaines.

Peut-être aurait-il un léger sourire en appre­nant que le bloc sovié­tique s’est effon­dré, ce pays ayant été tour à tour ami et enne­mi idéo­lo­gique. Il serait sans doute surpris d’apprendre la réali­té d’une Union Euro­péenne, dont il n’a connu que les balbu­tie­ments, et à laquelle pas grand monde ne croyait. Il pavoi­se­rait en appre­nant que son pays est deve­nu la troi­sième puis­sance mondiale et que la Chine est présente partout dans le monde.

Il serait sans doute égale­ment heureux de voir les chiffres de la crois­sance se main­te­nir, même par temps de crise mondiale, expli­quant ainsi à ces inter­lo­cu­teurs qu’il était dans le vrai et que ses succes­seurs n’ont fait que pour­suivre ce qu’il avait débu­té à une époque où personne ne se souciait de ce pays. La deuxième hypo­thèse serait celle d’une grande colère en voyant ce capi­ta­lisme débri­dé qui accen­tue les inéga­li­tés sociales, et n’enrichit qu’un petit nombre. Il dirait ne pas être surpris de ce désas­treux résul­tat, avec un Deng Xiao­ping, enne­mi de toujours, aux commandes du pays. Il deman­de­rait pour­quoi Taiwan n’est pas encore offi­ciel­le­ment ratta­ché au conti­nent et pour­quoi Hong Kong reste la plus grande banque de Chine. Il deman­de­rait pour­quoi les paysans, à qui il avait donné à chacun un bout de terre, vivent encore dans des condi­tions parfois si modestes. Il deman­de­rait égale­ment comment son pays est clas­sé dans le bas du tableau de la corrup­tion mondiale, alors que de son temps il était au milieu de ce clas­se­ment. Il deman­de­rait égale­ment pour­quoi tant d’entreprises ont été priva­ti­sées, alors que de son temps le fait d’être natio­na­li­sées, ces entre­prises appor­taient tant un loge­ment qu’une couver­ture sociale et une retraite.

Mais à tous ces pour­quoi, il aurait pour unique réponse que le monde a chan­gé, et que sans ce chan­ge­ment radi­cal de système, son pays serait plus proche du niveau de l’Afrique que des grandes nations. On lui répon­drait que la majo­ri­té de la popu­la­tion est plus heureuse qu’avant et que les amélio­ra­tions sont notables dans beau­coup de domaines, même s’il reste un long chemin à parcou­rir.

On lui dirait pour finir que ses idéaux ne sont pas enter­rés, qu’il s’agit d’une période de tran­si­tion afin de mieux rebon­dir, montrant à la popu­la­tion que le système capi­ta­liste occi­den­tal a bien des défauts, mais que main­te­nant elle les connait, et peut donc s’orienter vers ce qu’il y a de meilleur.

Il se réfu­gie­rait alors derrière son grand portrait de la place Tien’Anmen, jetant de temps à autre un coup d’œil afin de contem­pler la marche de son pays, mi-heureux et mi-inquiet ; mais qu’il se rassure, il n’est pas le seul.

Cet article a égale­ment paru sur : Famines

Article précédentDeng Xiao­ping et la courbe du biorythme.
Article suivantUne petite Chinoise en 1969.
Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La reproduction totale ou partielle des articles de ce site n'est en aucun cas permise sans autorisation.