Série « On balaye chez les autres » : les wumao version démo­cra­tique

wumaoLes wumao sont initia­le­ment des inter­nautes chinois payés un demi-yuan pour rédi­ger des commen­taires à la gloire du pouvoir. Au fil du temps, ce terme est deve­nu « l’arme fatale » oppo­sée à toute personne chinoise ou non, mais assez folle pour souli­gner un point posi­tif de ce système. Aussi forma­tés que les wumao chinois, ces idéo­logues de bistrot ont une fois de plus oublié de balayer devant leur porte en étant pres­sés d’aller faire le ménage chez les autres.

Il est vrai que dans un pays démo­cra­tique, le travail accom­pli en Chine pour un demi-yuan est réali­sé gratui­te­ment lorsque les inter­ve­nants ne vont pas jusqu’à payer pour leurs contri­bu­tions. Il suffit de visi­ter la zone de commen­taires des deux médias en ligne que sont Le Monde et Le Figa­ro pour y décou­vrir tous les aspects du forma­tage intel­lec­tuel attri­bués aux wumao. Dans ces zones réser­vées à la clien­tèle, la diver­si­té des opinions y est comme en Chine réduite à sa plus simple expres­sion, la censure étant ici renom­mée modé­ra­tion. Dans le cas du Figa­ro, la charte de bonne conduite à desti­na­tion des commen­ta­teurs précise par exemple que seront systé­ma­ti­que­ment reje­tés les commen­taires critiques envers le média : « Il en va de même pour toute contri­bu­tion déni­grant direc­te­ment ou indi­rec­te­ment Le Figa­ro, ses jour­na­listes et ses diri­geants. ». Bien que ces deux propa­gan­distes n’aient pas le courage de s’afficher comme médias d’opinions, le conte­nu et les commen­taires sont large­ment forma­tés avec un Monde de gauche et un Figa­ro exploi­tant les lecteurs de droite. À l’approche des muni­ci­pales, certains de ces wumao version démo­cra­tique se mettent au travail gratui­te­ment lorsqu’ils ne sont pas prêts à finan­cer leur média préfé­ré en s’y abon­nant.

Si le domaine vague­ment poli­tique est rempli de ces wumao, grands penseurs capables de criti­quer certaines déci­sions, mais pas jusqu’au point de briguer un poste à respon­sa­bi­li­té, ils existent égale­ment dans d’autres secteurs d’activité. Lorsque l’on gère un blog ou un site, se faire remar­quer par les moteurs de recherche est le gage d’une certaine noto­rié­té. Ces systèmes repo­sant sur de froides machines, ils ne fonc­tionnent que sur la base de complexes algo­rithmes. Il en est ainsi des back­links dans un article inci­tant à visi­ter un autre site. Ces renvois peuvent être utiles pour complé­ter un article ou pour simple­ment rappor­ter quelque euro à son rédac­teur.

Pour frei­ner ces pratiques, le moteur de recherche de Google a mis en place un arse­nal de sanc­tions contre ses pratiques jugées contraires aux bonnes mœurs en étant nommées « liens arti­fi­ciels ». De manière assez bizarre, moins sanc­tion­nés sont ceux ache­tant des fans Face­book vendus à des prix nette­ment infé­rieurs des pres­ta­tions des wumao chinois.

Une autre manière d’amplifier arti­fi­ciel­le­ment la noto­rié­té d’un blog ou site entre cette fois de plain-pied dans le domaine des wumao. En passant par l’intermédiaire de certaines plate­formes spécia­li­sées, la zone de commen­taires de certains lieux répu­tés sont ensuite parse­mées de ces back­links payés non pas un demi-yuan, mais en moyenne 60 centimes d’euro. Dans le brie­fing sont four­nies l’adresse du site où sera dépo­sé le commen­taire et celle « négli­gem­ment » offerte aux lecteurs comme réfé­rence ou complé­ment de l’article. Multi­plié par quelques dizaines ou centaines, ce sont autant de points de noto­rié­té arti­fi­ciels qui viennent soit ampli­fier l’ego du respon­sable du site, soit une clien­tèle poten­tielle.

Alors que les médias tradi­tion­nels sont capables d’aller exami­ner de près la moindre pous­sière se trou­vant à plus de 10 000 km, les articles sur les wumao vivant dans leur rue sont raris­simes. Cette igno­rance volon­taire est toute­fois large­ment due au fait que la plupart des jour­na­listes sont eux-mêmes des formes de wumao écri­vant ce qu’il leur est deman­dé en échange d’une rétri­bu­tion.