San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (XVI)

San Shuo s’approche de la table où Fei est recou­vert d’une toile blan­che. Après en avoir replié la partie qui cachait sa tête, elle se penche sur son frère pour lui fredon­ner une chan­son Miao, sorte de berceu­se chan­tée pour endor­mir les enfants. Bien que la douceur de sa voix soit entre­cou­pée de sanglots, San Shuo pour­suit son chant jusqu’au bout afin d’être certai­ne que Fei s’est bien endor­mi. Li Mei a le plus grand mal à ne pas fondre en larmes devant cette scène, mais se retient afin de ne pas trou­bler davan­ta­ge celle qui est en train de dire adieu à son frère. Si Ruha est dans le même état, Genshe n’est guère mieux avec de gros­ses larmes coulant sur ses joues. San Shuo se relè­ve, lais­se un instant une main sur le front de Fei et fait signe à Li Mei qu’elle peut s’approcher. La jeune fille s’approche lente­ment, mais malgré ses efforts s’effondre en pleurs sur le corps de celui avec qui elle espé­rait vivre et fonder une famil­le.

Soute­nue par Ruha et San Shuo, Li Mei quit­te la pièce pour se rendre dans une des salles d’attente. La jeune fille a posé sa tête sur une des épau­les de San Shuo et ne cesse de sanglo­ter. Autant pour se donner du coura­ge que pour tenter de récon­for­ter Li Mei, San Shuo tente de repren­dre le dessus sur cette tragé­die :

— Li Mei, tu dois arrê­ter de pleu­rer main­te­nant. Tu ne chan­ge­ras rien aux choses en te rendant malheu­reu­se. Fei est parti et il ne revien­dra pas, mais il reste­ra toujours dans nos pensées. Toi, et tant que tu le voudras, tu feras partie de ma famil­le et je serai toujours là si tu en as besoin. Tu as autour de toi des gens qui t’aime et de te voir ainsi, tu les rends malheu­reux. Alors tu vas être forte par respect pour Fei, mais aussi pour montrer que tu es capa­ble de fran­chir les obsta­cles qui ne manque­ront pas de se mettre en travers de ta vie.

Les pleurs de Li Mei s’espacent et Ruha regar­de San Shuo en se deman­dant où elle peut puiser une telle force pour parve­nir à toujours soute­nir les autres lors­que c’est elle qui aurait besoin de soutien.

— Tu vas aller parler avec les poli­ciers et ensui­te on rentre­ra. Ce soir tu dormi­ras chez moi. Ruha va appe­ler ta mère, lui dire que l’on n’a pas termi­né ce que l’on avait à faire.

Li Mei tente de se montrer à la hauteur de ce que San Shuo espè­re d’elle. Prenant ses forces après une longue respi­ra­tion, elle se lève pour rejoin­dre les deux poli­ciers qui atten­dent dans le couloir. Pendant que Ruha appel­le la mère de Li Mei, Genshe s’assoit à côté de San Shuo :

— Qu’est-ce que je peux faire ?

— Rien, il n’y a plus rien à faire.

— Tes parents, tu comp­tes les préve­nir quand ?

— Je ne sais pas, je ne me vois pas leur dire par télé­pho­ne et je me vois mal remon­ter au villa­ge alors que je viens juste de reve­nir.

— C’est toi qui déci­des, moi ça ne me gêne pas si tu veux aller les préve­nir.

— Non, ils étaient si heureux de savoir que bien­tôt on allait être à nouveau réunis. Je vais réflé­chir.

— Veux-tu que je m’occupe de la sépul­tu­re ?

— Oui je veux bien, mais tu fais simple. Rien ne le fera reve­nir. Tu as une idée de ce qui s’est passé ?

— Non, Fei était du genre à se défen­dre, mais pas à cher­cher des ennuis, surtout que Li Mei était avec lui.

— Shuan ?

— Ca m’étonnerait et pour­quoi s’en pren­dre à Fei même en sachant que c’était ton frère ? Li Mei nous le dira.

Quin­ze minu­tes plus tard, la jeune fille a fini d’expliquer aux poli­ciers le dérou­le­ment des évène­ments depuis le moment où ils ont fermé le maga­sin jusqu’à celui où elle a traver­sé la rue pour deman­der du secours. La voyant reve­nir, San Shuo se lève et va à sa rencon­tre :

— Ca va Li Mei ?

— Oui, je leur ai dit ce que je savais. Il faudra que j’aille au commis­sa­riat demain.

— Je vien­drai avec toi, je dois y aller aussi. On va rentrer à l’appartement, il ne sert à rien que l’on reste plus long­temps.

Ruha et Genshe ont déci­dé de passer la nuit chez San Shuo malgré l’instance de celle-ci à les faire rentrer chez eux. Ils arri­vent tous les quatre dans l’appartement et San Shuo va aussi­tôt faire chauf­fer de l’eau pour prépa­rer du thé. Person­ne n’ose parler et le seul bruit est celui de la bouilloi­re. Li Mei tient sa tête en regar­dant le sol, Genshe a le regard perdu, Ruha regar­dant alter­na­ti­ve­ment l’un et l’autre. San Shuo revient avec le thé et s’assoit à côté de celle qui bien que ne sera jamais sa belle-sœur fait toute­fois partie de la famil­le.

Li Mei semblant avoir repris quel­ques forces, c’est avec le maxi­mum de préve­nan­ces qu’elle lui deman­de si elle peut racon­ter ce qui s’est passé. Comme elle l’a fait pour la poli­ce, Li Mei racon­te alors leur départ du maga­sin et leur rencon­tre avec la bande de jeunes. Alors qu’elle termi­ne son récit, Li Mei écla­te en sanglot :

— C’est de ma faute s’il est mort, tout est de ma faute. Si je n’avais pas porté cette jupe, rien ne serait arri­vé.

S’il est vrai que le vête­ment de Li Mei est assez court et que San Shuo suppor­te mal ce style lorsqu’il s’agit de sa sœur, elle n’accepte pas que la jeune fille se sente respon­sa­ble de quoi que ce soit :

— Tu n’y es pour rien, ta jupe n’a été qu’un prétex­te pour agres­ser Fei. Si ça n’avait pas été ça, cela aurait été autre chose. Tu sais aussi bien que moi comment sont ces gens lorsqu’ils ont bu, ils se battent même entre eux.

Genshe inter­vient à son tour pour confir­mer ce que vient de dire San Shuo :

— Elle a raison, tu n’y es pour rien. C’est bien plus une ques­tion d’alcool et de jalou­sie.

Lors de ce genre de situa­tion, le plus grand enne­mi est le temps qui semble avoir du mal à s’écouler. Person­ne n’éprouve réel­le­ment le désir de parler, ce qui ne fait que renfor­cer l’impression de vide et l’ambiance pesan­te. Somno­lant à tour de rôle, chacu­ne des person­nes présen­tes jette un rapi­de coup d’œil à l’horloge qui peine à avan­cer. Le jour finit enfin par se lever, permet­tant ainsi de redon­ner un peu de vie par les bruits venus de l’extérieur.

Le porta­ble de Genshe sonne. Il s’agit de son contre­maî­tre qui en ayant enten­du parler de la mort de Fei lui deman­de si cette rumeur est bien fondée. Genshe ne peut que confir­mer cette tris­te réali­té sans toute­fois lui donner trop de détails. À peine a-t-il raccro­ché que son télé­pho­ne sonne à nouveau. Cette fois il s’agit du commis­sa­riat, Genshe ayant donné son numé­ro en cas de besoin. La conver­sa­tion ne dure que quel­ques secon­des :

— Il faut que Li Mei aille au commis­sa­riat. Ils ont arrê­té plusieurs suspects après avoir visua­li­sé la vidéo enre­gis­trée par les camé­ras et ils veulent qu’elle vien­ne pour confir­mer qu’il s’agit de ceux qui ont agres­sé Fei.

Genshe et Li Mei regar­dent San Shuo, atten­dant d’elle autant son accord pour se rendre au commis­sa­riat qu’un commen­tai­re quel­con­que. Celui-ci ne vient pas et c’est en voyant San Shuo se diri­ger vers la porte que les trois autres person­nes quit­tent l’appartement. Durant les quel­ques minu­tes du trajet, pas un seul mot n’est échan­gé, San Shuo et Li Mei se prépa­rant à voir ceux qui sont a prio­ri à l’origine de la mort de Fei.