San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (XVI)

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Sur la dizaine de jeunes, seuls les plus ivres ont conti­nué de suivre Fei et Li Mei. Trois d’entre eux les contournent pour se placer face à eux, les deux autres restant derrière. Dési­rant à tout prix éviter l’affrontement Fei tente de garder son calme malgré les insultes. Alors qu’il tente de faire un pas dans la rue, un des jeunes sort un couteau à la lame héris­sée de dents acérées. Fei recule du pas qu’il vient de faire tout en mettant sa main dans la poche où se trouve le tour­ne­vis. Fei fixe cette lame qui ne cesse de faire des va-et-vient de droite à gauche tout en serrant de plus en fort l’outil se trou­vant dans sa poche.

Plus aucun des jeunes ne s’intéressant à Li Mei, celle-ci en profite pour traver­ser à toutes jambes la rue et pénètre en courant dans la salle du restau­rant. Un rapide coup d’œil lui permet de voir la table où se trouve Genshe e t ses invi­tés :

— Venez vite, Fei est en danger.

Wang et Zhou sont les premiers à se lever et rejoignent Li Mei sur le pas de la porte. La jeune fille traverse à nouveau la rue suivie des deux hommes, mais l’endroit où Li Mei a lais­sé Fei il y a tout juste quelques instants est désert. Wang avance de quelques pas et aper­çoit un corps gisant entre le trot­toir et une voiture en station­ne­ment. La rue est mal éclai­rée, ce qui oblige Wang à s’approcher :

— C’est Fei, il est là.

San Shuo est arri­vée sur les lieux avec Genshe et Ruha et se préci­pite vers son frère. Elle s’accroupit et prend la tête de Fei dans ses mains :

— Fei, Fei, parle-moi.

Li Mei et Ruha ont rejoint San Shuo. La jeune fille pleure à gros sanglots tout en ne pouvant s’imaginer que le pire a pu arri­ver. Genshe a déjà appe­lé les urgences médi­cales et l’hôpital n’étant qu’à quelques centaines de mètres, une ambu­lance arrive rapi­de­ment avec à son bord un méde­cin et une infir­mière. Tout le monde s’écarte pour les lais­ser passer, San Shuo seule restant en tenant toujours la tête de son frère dans ses mains trem­blantes. Le méde­cin ausculte Fei quelques secondes et se relève :

— Je suis déso­lé, il est mort.

Après quelques secondes d’un lourd silence, San Shuo pousse un hurle­ment de douleur qui raisonne dans toute la rue, suivi d’un autre tout aussi puis­sant de la part de Li Mei. Ruha s’approche de San Shuo pour la prendre dans ses bras, Genshe en faisant autant pour la jeune fille. C’est ainsi figés que demeurent durant plusieurs minutes les acteurs de cette drama­tique scène jusqu’à ce que la sirène d’une voiture de police ne vienne rompre ce silence. Deux poli­ciers descendent du véhi­cule, l’un d’eux se mettant légè­re­ment à l’écart pour s’entretenir avec le méde­cin. Le deuxième s’approche du groupe qui entoure San Shuo et Li Mei. Personne ne répon­dant à sa ques­tion sur ce qui venait de se passer, il s’approche de Genshe qui tient toujours Li Mei dans ses bras :

— Attends un peu, elle te le dira quand elle ira un peu mieux.

Le poli­cier n’insiste pas et commence à prendre des photos qui seront ensuite utili­sées lors de l’enquête. Une fois le constat termi­né, le corps de Fei est dépo­sé sur un bran­card. San Shuo s’est accrou­pie devant le drap blanc qui recouvre entiè­re­ment son frère. Une de ses mains touche ce corps désor­mais sans vie, le visage de San Shuo est livide ce qui ne fait que renfor­cer le contraste avec des yeux rougis par les larmes. Li Mei vient s’accroupir à côté d’elle, les deux femmes unis­sant leur peine et ce qui leur reste de courage en se tenant par la main.

Genshe s’approche à son tour :

— Ils doivent enle­ver le corps pour l’amener à la morgue, je vais cher­cher la voiture.

Sans attendre la moindre réponse Genshe fait en compa­gnie de Ruha les quelques dizaines de mètres pour se rendre à son véhi­cule. Tout en marchant il se demande ce qui a pu se passer, Li Mei n’ayant encore donné aucune préci­sion. Wang et Zhou sont restés silen­cieux auprès des deux femmes. Bien que leur métier les ait souvent expo­sés à des situa­tions iden­tiques, ils n’en sont pas moins touchés par cette mort violente. Ils ne connais­saient que peu Fei, mais il était le frère de San Shuo. Genshe se gare derrière l’ambulance où vient d’être instal­lé le corps de Fei. San Shuo et Li Mei sont silen­cieuses devant les portes encore ouvertes du four­gon blanc. Une fois celles-ci fermées par un bran­car­dier, Ruha s’approche et montre du doigt la voiture de Genshe. Les trois femmes ayant pris place, Genshe démarre suivi par Zhou et Wang ainsi que par le véhi­cule de police.

Après seule­ment quelques centaines de mètres San Shuo éclate en sanglots :

— Je reviens aujourd’hui et voilà ce qui arrive. Je ne porte que le malheur.

Seul Genshe ose s’adresser à elle :

— Ne dis pas de bêtises, cela aurait pu arri­ver un autre jour. Tu n’y es pour rien. LI Mei, la police va devoir te poser des ques­tions sur ce qui s’est passé. Si tu veux, je peux leur deman­der d’attendre un peu, mais le plus tôt sera le mieux.

— Je veux qu’ils arrêtent le plus vite possible ceux qui ont tué Fei.

San Shuo ne pleure plus et prend la main de la jeune fille comme pour lui faire passer le peu d’énergie qu’elle pour­rait encore avoir. Même si c’est aujourd’hui très diffi­cile, San Shuo tente de faire une fois de plus abstrac­tion d’une partie de ses senti­ments pour donner du courage à ceux parais­sant plus faibles.

Arri­vée à l’hôpital, l’ambulance emprunte une allée inter­dite aux visi­teurs. Genshe se gare sur le parking et attend que descendent de leur voiture les deux poli­ciers :

— Elle va vous parler, mais ne la brus­quez pas.

— C’était son fian­cé ?

— Non pas encore.

— C’était le frère de San Shuo à ce que j’ai compris. Elle n’avait pas besoin de ça après l’histoire Shuan. On ne va pas la rete­nir très long­temps d’autant plus qu’une camé­ra se trouve à quelques mètres du lieu du meurtre. Nos collègues nous ont aver­tis que tout avait été filmé, ce qui devrait nous aider.

Une fois pris l’ascenseur qui les conduit au cinquième étage, tout le monde se retrouve dans le couloir menant à la pièce où a été dépo­sé le corps de Fei. Deux méde­cins et une infir­mière y entrent pour procé­der à quelques examens qui donne­ront les raisons exactes de la mort. Moins de dix minutes plus tard, un des méde­cins s’approche de San Shuo et des autres personnes présentes :

— La lame est passée entre deux cotes avant de percer le cœur, il est mort presque instan­ta­né­ment. Le reste des consta­ta­tions sera trans­mis à la police. Il va être dépo­sé dans un cercueil provi­soire, si vous voulez, vous pouvez vous rendre près de lui quelques instants.

San Shuo et Li Mei sont les premières à péné­trer dans la pièce où repose le corps de Fei. La jeune fille était tout d’abord restée un peu en retrait puisque ne faisant pas partie offi­ciel­le­ment de la famille, mais San Shuo l’a simple­ment regar­dé ce qui a suffi à ce que Li Mei comprenne que sa place était à ses côtés.

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