San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (XV)

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C’est un peu en retard qu’elle arri­ve au restau­rant où sont déjà présents Genshe, Fei et Ruha. Malgré le plai­sir de retrou­ver son collè­gue de chan­tier, Li Mei a un air un peu tris­te qui n’échappe pas à Genshe. Son patron apprend la raison de cette tris­tes­se lorsqu’avant de s’asseoir Li Mei lui tend l’enveloppe qu’il lui avait remi­se :

— Ma mère vous remer­cie, mais on ne peut pas accep­ter, c’est beau­coup trop.

Genshe la regar­de d’un air agacé :

— Li Mei, je n’ai pas pour habi­tu­de de repren­dre ce que j’ai donné. Cet argent, il est à toi parce que tu l’as méri­té. Tu le gardes et si ta mère insis­te, c’est moi qui irais lui en expli­quer les raisons. C’est compris ?

— Oui, je lui expli­que­rai ce que vous venez de me le dire.

La jeune fille s’assoit en étant quel­que peu inti­mi­dée et n’ose pas regar­der Ruha qui pour­tant lui sourit pour atté­nuer sa gêne :

— Fei, ça s’est bien passé chez ta sœur ?

— Oui, très bien. Les maté­riaux seront livrés demain et le contre­maî­tre a formé l’équipe. Le plus long sera d’attendre que la chape soit sèche, mais cela me permet­tra de reve­nir au chan­tier.

— Eh bien non juste­ment, tu n’y revien­dras pas, et Li Mei non plus d’ailleurs.

Fei jette un regard furtif à Li Mei et bien que de maniè­re impro­vi­sée pronon­cent les mêmes mots :

— Mais pour­quoi ?

— Si vous êtes là, c’est juste­ment pour que l’on en discu­te.

— On va tout d’abord manger et on verra cela ensui­te.

— Si Genshe et Ruha ont bon appé­tit, c’est loin d’être le cas des deux autres invi­tés dont l’estomac est resté noué depuis cette annonce-surprise. Leur patron adorant jouer avec ce genre de situa­tions lorsqu’elles sont à son avan­ta­ge ne manque pas d’en ajou­ter :

— J’admets que Fei soit un peu tris­te du fait que sa sœur arri­ve demain, mais pour toi Li Mei j’avoue que je ne comprends pas, même si tu dois être fati­guée de ta jour­née.

— Non, je suis très heureux que ma sœur revien­ne. Ce que je ne vois mal, c’est pour­quoi vous ne voulez plus de nous sur les chan­tiers et pour­quoi vous nous avez invi­tés ici pour nous le dire.

— Si tu ne comprends pas tout, c’est simple­ment que je ne t’ai pas tout dit.

Ruha pous­se Genshe du coude pour qu’il abrè­ge ce véri­ta­ble suppli­ce endu­ré par Li Mei et Fei :

— Bon, je vais vous expli­quer. Comme vous le savez tous les deux, mon entre­pri­se a obte­nu bien plus de chan­tiers que prévu. S’il s’agit là d’une bonne nouvel­le, il n’en demeu­re pas moins que les marges béné­fi­ciai­res sont faibles. Il faut donc les augmen­ter et c’est là que vous allez inter­ve­nir.

Genshe avale lente­ment quel­ques gorgées d’eau sous le regard réso­lu­ment fixe de ses deux employés :

— Il y a long­temps que je pense à ce projet, mais je n’avais jusqu’à présent aucu­ne raison de me pres­ser et de plus pas les person­nes pouvant le réali­ser.

Pas plus Li Mei que Fei ne compren­nent en quoi ils peuvent venir en aide à leur patron pour augmen­ter les marges et c’est le frère de San Shuo qui s’ose à tenter d’en savoir un peu plus :

— Mais comment ne plus aller sur les chan­tiers va-t-il accroi­tre les marges ?

— Ce n’est pas de ne plus aller sur les chan­tiers qui vont les accroî­tre, mais ce que vous allez appor­ter en supplé­ment. Plutôt en effet que de livrer des loge­ments bruts de ciment, on va les livrer finis. Li Mei m’a montré aujourd’hui qu’elle savait comment faire et qu’elle était capa­ble de négo­cier les prix au mieux. Toi Fei, tu connais l’électricité et d’autres choses qui font partie des fini­tions. À tous les deux, vous devriez être capa­bles de diri­ger ce genre de travaux.

— Je ne sais pas Li Mei, mais moi je n’ai pas tout saisi.

— C’est normal, je n’ai pas termi­né. Pas demain parce que ta sœur arri­ve, mais après-demain je vais inscri­re une nouvel­le entre­pri­se dont vous serez les cogé­rants de la même que Ruha a en char­ge un des maga­sins et San Shuo l’autre. Durant le temps de la mise en place, tu pour­ras t’occuper des travaux pour tes parents et recru­ter le person­nel néces­sai­re à cette nouvel­le acti­vi­té. Ce sera à vous de pren­dre égale­ment contact avec les gros­sis­tes ou les fabri­cants pour obte­nir les meilleurs prix. Pour cet aspect, je ne suis pas trop inquiet après que Li Mei ait montré ce qu’elle savait faire.

— Genshe, entre meubler un appar­te­ment et gérer une entre­pri­se la diffé­ren­ce est énor­me. Ni Fei, ni moi n’avons la moin­dre expé­rien­ce dans ce domai­ne.

— Lors­que j’ai débu­té je n’avais pas plus d’expérience que vous. De plus Ruha sera là en cas de besoin. Alors qu’est-ce que vous en pensez ?

— Je ne veux pas parler à la place de Li Mei, mais ce n’est pas ce que l’on en pense qui est impor­tant, mais si on est réel­le­ment capa­ble. J’ai passé ma vie dans les monta­gnes et je ne connais rien des prati­ques de la ville.

— Ah non Fei, tu ne me racon­tes pas d’histoires. Tu ennuies tes parents et ta sœur depuis des années pour vivre en ville et main­te­nant tu dis que tu n’es pas fait pour cette vie ?

— Non Genshe, ce n’est pas ce que je veux dire.

— Alors tu ne le dis pas. LI Mei elle est née ici et connait déjà pas mal de choses. Le reste vous l’apprendrez.

— Je suis assez d’accord avec Fei, je ne suis pas certai­ne d’être à la hauteur et je ne veux pas pren­dre le risque de déce­voir.

— Ce qui me déce­vrait Li Mei, c’est que vous ne soyez pas à la hauteur comme tu dis. Non pas pour vous, mais parce que je me serais trom­pé. Qu’est-ce que tu veux faire, passer ta vie sur les chan­tiers à respi­rer du ciment pour finir comme ta mère ?

— Non bien sûr, mais …

— Mais quoi, que croyez-vous tous les deux ? Que je fais cela pour vous faire plai­sir ? Vous n’y êtes pas du tout, c’est unique­ment pour les raisons que je vous ai expli­quées.

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