San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (XIV)

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Aussi­tôt, le père de San Shuo se lève pour reve­nir quelques minutes plus tard avec dans les mains de nombreux plans corres­pon­dant aux empla­ce­ments des divers terrains qu’il loue. Wang et Zhou se sont instal­lés sur le balcon, ce genre de discus­sions ne les concer­nant pas. Fang s’apprête à les rejoindre en pensant bien faire, mais San Shuo lui demande de rester, ce qui n’est pas sans lui faire plai­sir tout en sachant qu’elle devra se taire sous peine de subir les remarques « aimables » de sa sœur.

Chacune des familles se connais­sant, la discus­sion est déten­due tout en restant des plus sérieuses. Chacun défend ses inté­rêts tout en sachant que certaines conces­sions devront être consen­ties. Au fur et à mesure que sont réglés certains aspects, San Shuo se sent plus légère. Ses parents étaient un des points les plus déli­cats à résoudre tant d’un point de vue finan­cier que psycho­lo­gique. La discus­sion qu’elle a eue hier avec eux l’a déjà débar­ras­sé de l’appréhension qu’elle nour­ris­sait sur la diffi­cul­té à quit­ter un lieu où ils sont nés et ont toujours vécu. Reste l’aspect plus maté­riel, mais celui-ci semble égale­ment sur la bonne voie. Son père expli­quant quelques points tech­niques, le regard de San Shuo se porte sur sa sœur. Fang demeure en effet un souci en raison de son âge et de son manque de forma­tion profes­sion­nelle. Elle est gentille, vaillante et jolie, mais cela ne suffit pas à faire d’elle une épouse. Vue son origine, elle a peu de chances de trou­ver un mari riche et pas davan­tage un plus modeste du fait qu’elle n’a aucun métier. Tant qu’elle restait dans la montagne son sort était secon­daire pour un entou­rage qui ne lui a de plus jamais trop deman­dé ce qu’elle dési­rait. Une fois à Hengxian, elle n’aura que plus de diffi­cul­tés à faire sa place dans un envi­ron­ne­ment qu’elle ne connait pas.

Fang n’est pas un cas unique, la Chine étant depuis quelques années confron­tées à ce problème de l’insertion de centaines de milliers de ruraux venant vivre en agglo­mé­ra­tion. Après quelques semaines d’ébahissement devant les vitrines des maga­sins, ils redes­cendent souvent violem­ment sur terre en se rendant compte que les indem­ni­tés perçues ne sont qu’une ridi­cule goutte d’eau dans ces villes où le cher est censé donner un semblant d’éducation à une classe moyenne nais­sante sans plus de racines ou les ayant reniées suite à une promo­tion sociale des plus rela­tives. Si réduire le nombre d’agriculteurs ne pouvant que diffi­ci­le­ment survivre sur de trop petites parcelles est une bonne idée de base, elle pêche dans bien des cas par le manque flagrant de soutien. Un exemple des dérives suivant souvent ce déra­ci­ne­ment aurait pu être Fei s’il n’avait eu la chance de trou­ver une autre porte d’entrée dans ce monde loin d’être aussi tendre que la vie pour­tant rude des campagnes.

Une région comme le Guangxi n’étant que peu indus­tria­li­sée en compa­rai­son de sa voisine du Guang­dong, la demande de main-d’œuvre non quali­fiée est bien plus rare et ce sont en prio­ri­té les diplô­més eux-mêmes en surnombre qui occupent les emplois dispo­nibles. Fang risquant d’être rapi­de­ment confron­tée à ce problème, San Shuo fait depuis plusieurs mois le tour des solu­tions envi­sa­geables, mais n’a pour l’instant rien trou­vé. Malgré le plai­sir qu’elle a envi­sa­gé de voir sa famille à nouveau réunie, elle a encore bien des obstacles à fran­chir, mais se dit que cela fait partie d’un jeu où elle n’a aucun pouvoir pour déci­der des règles.

Tout en pensant aux diffi­cul­tés à venir, San Shuo écoute ce qui se dit et inter­vient sur un point que son père semble avoir oublié :

— Si tu veux prendre les terres avant la première récolte, il te faudra nous payer les plants ache­tés à Guilin et les engrais.

Les voisins approuvent cette demande et se lèvent pour rentrer chez eux. Le père de San Shuo n’a pas donné sa réponse défi­ni­tive, se réser­vant la jour­née de demain pour réflé­chir. Une fois les voisins partis, les parents se retrouvent face à leurs deux filles :

— San Shuo, qu’en penses-tu ?

— Les occa­sions de céder les terres ne seront jamais nombreuses. Il le sait et pour­rait sans doute donner un peu plus, surtout pour la maison. Pour les rizières, vu le peu que cela rapporte et qui est appe­lé à être encore moins, je trouve sa propo­si­tion honnête.

En tour­nant la tête vers Fang, celle-ci comprend que c’est son tour de donner son avis :

— Hein ?, on me demande ce que je pense. Rien que ça, c’est déjà une nouveauté.

— Ne commence pas. Papa te demande ton avis, tu le donnes et tu ne joues pas les persé­cu­tés, ça n’intéresse personne.

— Je trouve comme toi que le prix de la maison est trop bas. Le prix du m² augmente partout dans le pays et les maisons à ache­ter sont rares. Comme sa femme ne s’entend pas très bien avec sa belle-mère, je suis certaine qu’il fera un effort.

— Et bien tu vois que tu peux réflé­chir quand tu le veux.

Après en avoir discu­té avec son épouse, le père de San Shuo ira demain voir le voisin pour tenter d’obtenir un meilleur prix pour la maison. Compre­nant que cette discus­sion est termi­née, Wang et Zhou pénètrent dans la maison. Zhou plus âgé et plus à l’aise dans ces situa­tions se permet de deman­der à San Shuo si tout s’est bien passé :

— À peu près oui. Le seul souci est qu’il est pres­sé et veut prendre les terres rapidement.

— Cela pose des problèmes à tes parents ?

— Non pas du tout, si on leur disait qu’ils partent demain ils en seraient très heureux. Mais je ne sais pas encore quand je vais pouvoir rentrer. Il faut que je me remette au travail et que je prépare la maison pour leur arri­vée. Après je verrai avec mon frère pour les quelques travaux urgents. Comme ils n’ont rien ou presque, le démé­na­ge­ment ne pose pas de problème.

— Ce ne sont pas de gros soucis.

— Non, il y a en a un, mais je verrai plus tard.

Si San Shuo n’a pas pronon­cé le nom de sa sœur comme étant ce problème remis à plus tard, il n’y a toute­fois aucun doute. Wang a au moins un point commun avec Fang , qui est de renver­ser le plat dans lequel il met les pieds :

— Je pour­rais deman­der à mon patron s’il n’a pas un travail pour elle !

— Comme quoi, hôtesse dans un KTV ou pour accom­pa­gner un de vos clients à l’hôtel ?

— Non, mais en cuisine ou ailleurs.

— Oui c’est ça, surtout ailleurs.

Zhou donne un coup de pied à Wang afin qu’il mette immé­dia­te­ment un terme à cette discus­sion qui ne peut que mal tour­ner. Malgré ce silence forcé, San Shuo se sent obli­gée de renchérir :

— Non Wang, Fang n’ira jamais se pros­ti­tuer. Que ce soit pour ton patron ou pour toi.

— Je n’y ai jamais pensé, c’est toi qui détournes mes propos.

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