San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (XIII)

Préc.1 de 6Suiv.

Parce que nous trou­vons normal que le progrès soit acces­sible au plus grand nombre, il a été porté en partie à ces popu­la­tions qui pour la plupart ne deman­daient rien, ou du moins pas autant et pas aussi vite. Ces peuples dura­ble­ment marqués par leur propre culture se sont adap­tés plus ou moins bien à ce Nouveau Monde qui leur était impo­sé. La Chine n’est pas une excep­tion, même si cette réali­té est souvent mise de côté par les donneurs de leçons. Malgré certaines dérives dues à des raison­ne­ments pas toujours très bien pensés, ce pays est encore peuplé par 55 ethnies mino­ri­taires, même si elles ne repré­sentent envi­ron que 10 %, elles existent pour encore quelques siècles ou décen­nies. La direc­tive sur l’enfant unique ne concer­nant que les Han et les Zhuang, consi­dé­rés comme majo­ri­taires parmi les mino­ri­tés, elles ont même tendance à voir leur nombre augmen­ter du fait en partie de la baisse des autres.

San Shuo en fait partie et en est fière sans avoir besoin de le crier sur les toits. Elle est Miao avant d’être chinoise parce que la nature en a déci­dé ainsi. Bien plus que la rigueur et le courage héri­té d’une culture c’est la vie diffi­cile qui l’a mode­lée, sa culture spéci­fique ne l’ayant aidé qu’à affron­ter un envi­ron­ne­ment parfois hostile grâce à ce lien unis­sant les membres d’une même commu­nau­té qui une fois rassem­blés sous une même défi­ni­tion cultu­relle deviennent un peuple. Si elle est partie de sa montagne natale, ce n’est pas la faute de la majo­ri­té Han à qui on ne peut que diffi­ci­le­ment repro­cher de ne pas avoir répé­té des lieux comme Long­sheng qui ressemble bien plus dans sa partie ouverte au public à un Disney­land. Ce n’est pas davan­tage de leur faute si les montagnes sont par défi­ni­tion plus arides que les plaines. Si San Shuo et bien d’autres sont partis, c’est parce qu’ils dési­raient aller voir ailleurs ou que leur petit terri­toire était trop réduit pour les nour­rir. Elle ne reproche rien à personne en ayant bien d’autres préoccupations.

Shuan a égale­ment d’autres soucis que ses origines ethniques, le bout de sa route se dessi­nant de manière inévi­table. Si un infime espoir pouvait subsis­ter en échan­geant une dernière piqure contre quelques révé­la­tions concer­nant d’autres réseaux que le sien, la décou­verte des enfants et surtout la mort certaine de plusieurs d’entre eux lui a défi­ni­ti­ve­ment fermé cette porte. Il ne reste donc qu’à attendre que la sentence soit pronon­cée à son encontre, se posant même la ques­tion sur l’utilité de faire par la suite appel de la première déci­sion ne pouvant appor­ter que peu de surprises. Son frère mort, il lui reste à porter un chapeau qui, s’il est aujourd’hui trop grand pour lui, est depuis des années un choix de vie.

Après cette rude jour­née, Fei est allé se coucher et n’a eu aucune peine à trou­ver le sommeil. San Shuo et sa famille en ont fait de même, son cousin étant parti cet après-midi grâce au rapide réta­blis­se­ment de Wang. Si celui-ci est toujours occu­pé à capter l’attention de Fang, Zhou commence à trou­ver le temps long et l’inactivité lui pèse. Genshe lui a toute­fois donné l’espoir de reve­nir rapi­de­ment à Hengxian où il pour­ra y retrou­ver ses habi­tudes et surtout sa famille.

Ayen sortie d’affaire, son frère a prio­ri stabi­li­sé et Shuan arrê­té sont autant de bonnes nouvelles qui viennent éclair­cir un ciel parti­cu­liè­re­ment sombre depuis bien trop long­temps. Restent ses parents que San Shuo aime­rait tant voir quit­ter cet endroit, non pas en raison de son isole­ment, mais pour le travail haras­sant en échange de maigres reve­nus. San Shuo a trop vu ces vieilles femmes ayant adop­té par force la posi­tion qu’elles prenaient lorsqu’elles repi­quaient le riz. Sa mère et son père se portent encore bien, mais leur permettre de passer des jours plus heureux demeure un de ses plus ardents espoirs. Il y a égale­ment Fang qui profes­sion­nel­le­ment ne sait rien faire en dehors de ce qu’elle a appris ici. La marier est une solu­tion, mais pas avec n’importe qui, et surtout pas avec un habit noir. Wang est sans doute un gentil garçon, mais son métier est pour San Shuo incom­pa­tible avec le bonheur qu’elle souhaite à sa sœur. De toute manière la ques­tion ne se pose pas pour l’instant, n’ayant d’une part trou­vé personne pour reprendre les rizières et d’autre part n’a pas abor­dé la ques­tion avec ses parents.

La prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion pour San Shuo est de savoir quand elle pour­ra reve­nir à Hengxian et reprendre son travail. Si elle se trouve très bien avec sa famille, elle a l’impression d’être payée à ne rien faire, de plus par quelqu’un à qui elle consi­dère devoir déjà beau­coup. Ne pas déci­der de ce qu’elle va faire demain n’est pas dans ses habi­tudes et n’accepte que contrainte et forcée les direc­tives de Genshe. Un autre souci est son travail, Genshe dési­rant qu’elle s’occupe du nouveau maga­sin. Elle y pense d’autant plus qu’elle sait main­te­nant que reve­nir n’est plus qu’une ques­tion de jours. Hier, elle en a discu­té avec qui comprend ses appré­hen­sions pour avoir éprou­vé les mêmes. L’idée de San Shuo était que Ruha prenne en charge cette nouvelle échoppe alors qu’elle aurait suivi la ligne déjà tracée. Mais Genshe voulant faire de ce nouveau lieu de vente quelque chose d’absolument neuf, il tient à ce que tout y soit nouveau, y compris le person­nel. Sa collègue a bien commen­cé à la mettre au courant des divers aspects de la gestion, mais elle se consi­dère comme étant encore très loin de son niveau. Un échec serait bien sûr le sien, mais surtout celui de son patron, ce qu’elle ne veut à aucun prix.

Pour des raisons pratiques et de sécu­ri­té, Shuan va être trans­fé­ré dans une prison de la capi­tale de région, ses hommes de main devant être répar­tis dans divers établis­se­ments péni­ten­tiaires de la région. En ce qui concerne les chauf­feurs, cinq d’entre eux vont être trans­fé­rés dans la jour­née vers la prison locale, le sixième étant celui qui a trans­por­té les enfants et qui doit être envoyé lui aussi à Nanning. Comme Shuan et quelques-uns de ses merce­naires, il encourt la peine capi­tale en ayant accep­té ce trans­port. En véri­fiant certains borde­reaux de trans­port, les poli­ciers ont consta­té qu’il avait effec­tué de multiples trajets vers le Yunnan en compa­gnie de Kung qui avec son frère ont été dépla­cés plus vers le sud de la région afin de leur éviter toutes représailles.

Les parents de San Shuo se sont levés encore plus tôt que d’habitude. Ils doivent épandre de l’engrais dans les rizières avant que les pieds ne prennent trop de hauteur. S’ils ne sont pas assez nour­ris, ils seront trop faibles pour suppor­ter le poids des épis ainsi que les fortes pluies du mois d’avril. San Shuo étant réveillée depuis quelques minutes, elle se lève en enten­dant ses parents. Fang arrive à son tour et sert à sa sœur un grand bol de soupe. La plupart du temps, les paroles échan­gées sont rares et se cantonnent à l’indispensable. Depuis que San Shuo est là les discus­sions sont autant plus fréquentes que plus variées dans leurs sujets. La plupart sont à l’initiative de Fang qui rêve de suivre sa sœur en ville. Elle adore les vête­ments et si elle en achète peu en raison de ses moyens finan­ciers très limi­tés et du peu d’occasion de les porter, elle aime à déam­bu­ler devant les vitrines des maga­sins de Guilin. Elle s’y rend envi­ron une fois par mois pour y ache­ter ce qui est introu­vable dans les villages alen­tour et chacune de ces visites est pour elle une fête.

Après le départ de leurs parents, les deux sœurs préparent le repas pour Wang et Zhou lorsqu’entre un homme d’une tren­taine d’années. Il s’agit du fils de voisins qui aide les parents de San Shuo moyen­nant un petit salaire. Fang le connait bien puisque du même âge, ils ont passé leur courte scola­ri­té ensemble :

— Tes parents son déjà partis ?

— Oui, pas depuis longtemps.

— Je vais monter les rejoindre, c’est toi que je voulais voir San Shuo. Hier je suis allé à Guilin aux services char­gés de l’agriculture. Je voulais leur deman­der si je pouvais avoir des aides finan­cières pour reprendre les rizières de mes parents. Même si je gagne moins que dans le Guang­dong, on dépense moins et la vie est moins dure ici, surtout pour ma famille.

— Et alors, pour­quoi voulais-tu me parler ?

— Les terres de mes parents sont voisines de celles des tiens.

— Oui je sais, tu ne m’apprends rien.

— À Guilin, un employé m’a dit que tu étais venu pour savoir si tes parents pouvaient béné­fi­cier des aides s’ils partaient. Ce que je veux te dire est que je serais peut-être inté­res­sé pour les reprendre. De cette manière ils pour­raient toucher l’argent et moi agran­dir ma propriété.

Préc.1 de 6Suiv.