San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (XI)

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Le jour se lève sur le Guangxi et San Shuo serait peut-être fière de savoir que son frère est le premier de la famille à se réveiller. Lui qui avait autant de mal à émer­ger lorsqu’il vivait dans les montagnes est un des premiers à se laver pour être fin prêt à affron­ter sa deuxième jour­née de travail sur le chan­tier. Ses parents ne tardent guère, suivis de San Shuo et de son cousin. Malgré son insis­tance, San Shuo n’ira pas aux champs aujourd’hui, son père la trou­vant lasse, ce qu’elle est en réali­té. Même si sa volon­té est toujours aussi forte, San Shuo n’est pas au mieux de sa forme physique. Elle a perdu l’appétit malgré la perte de nombreux kilos. Ces yeux sont cernés d’une auréole bien plus foncée que sa peau, et ce sont ces divers signes qui ont déci­dé son père à l’empêcher de venir les aider.

Shan reste seul avec sa cousine, Fang, Zhou et Wang dormant encore :

— C’est vrai que tu n’as pas bonne mine

— Je sais, ce n’est pas la peine de me le répéter

La réponse des plus sèches de la part de San Shuo pousse son cousin à chan­ger de sujet, mais celui choi­si n’est guère plus agréable pour elle :

— Il y a quelque chose entre ta sœur et Wang ?

— Non, il n’y a rien et il n’y aura rien

— Laisse là vivre sa vie. Wang a l’air quelqu’un de bien

— Quelqu’un de bien, un habit noir ?

— Il y a en toujours eu et ils n’ont pas tous fini céli­ba­taires, heureu­se­ment pour la profession

— C’est toi qui dis ça, un policier ?

— Poli­cier ou habit noir, la diffé­rence n’est pas toujours évidente. Regarde mon collègue d’Hengxian, il est en uniforme de poli­cier, mais ne l’est pas vraiment

— – Il n’est pas ques­tion qu’ils se fréquentent.

— Tu as raison, il vaudra mieux qu’elle se marie avec un maçon qui lui fera un enfant aussitôt

— C’est pour moi que tu dis ça ?

— Non pas du tout, ton mari était quelqu’un de bien. Tu sais très bien que j’avais beau­coup de respect pour lui.

— Je n’ai rien contre Wang en tant qu’homme, mais je ne peux accep­ter que ma sœur vive avec quelqu’un qui peut se faire tuer du jour au lendemain.

— Sans être méchant San Shuo, ton mari est mort sans que tu t’y attendes.

— Ça n’a rien à avoir. Il est mort accidentellement.

— D’accord, mais il est mort.

— Je suis bien placée pour le savoir et là encore il est inutile de me le répéter.

— Ma sœur ne vivra ou ne se marie­ra jamais avec Wang, un point c’est tout.

Le ton de la conver­sa­tion étant monté, ni San Shuo, ni son cousin n’ont enten­du que Fang était entrée dans la pièce. Elle a tout enten­du et sort de la maison en courant pour s’effondrer en larmes en bas de l’escalier. San Shuo la rejoint et tente de la consoler :

— J’aurais préfé­ré que tu l’apprennes autre­ment. Cela fait des jours que je veux t’en parler.

— Me parler de quoi, que tu ne veux pas que je sois heureuse ?

— Mais non, de ce que fait Wang dans la vie.

— Tu me prends réel­le­ment pour une abru­tie, tu crois que je n’avais pas devi­né seule ?

— Pour­quoi pleures-tu alors si tu savais ?

— Ce que je ne savais pas, c’est que tu pouvais être aussi méchante avec moi.

— Je ne comprends pas. Tu veux dire que même en sachant ce que Wang fait…

— Et que fait-il ? S’il n’était pas là, tu serais morte. C’est ça que tu lui reproches ?

San Shuo baisse la tête en murmurant :

— Peut-être oui. Vivre aujourd’hui n’a plus pour moi une grande impor­tance, si ce n’est pour mon fils.

Fang a beau être en colère contre sa sœur, ces derniers mots ont pour effet de refou­ler sa rancœur au plus profond d’elle-même pour lais­ser place à cette affec­tion tissée au fil du temps. San Shuo reste un court instant les yeux dans le vague avant d’être secouée par les deux bras de sa sœur se posant sur son épaule. Ce sont à présent les deux sœurs qui se sèchent mutuel­le­ment leurs larmes faites autant de peine que du bonheur d’être si proches l’un de l’autre. Si rien n’est réso­lu en ce qui concerne Fang et Wang, ce problème est remis à plus tard, ce que comprend très bien Shan en voyant les deux femmes péné­trer ensemble dans la maison.

Bien que n’ayant rien de parti­cu­lier à y faire, Genshe est rapi­de­ment passé sur le chan­tier. Ce dont il voulait s’assurer est que Fei était bien présent et en le voyant tirer sa brouette avec vigueur est en partie rassu­ré. Reste à savoir s’il tien­dra le coup sur la durée, mais c’est le temps et lui seul qui donne­ra la réponse. Genshe passe au maga­sin et constate que Ruha est seule :

— La vendeuse n’est pas là ?

— Non, cela fait deux jours que je ne l’ai pas vue

— Pour­quoi ne m’as-tu pas averti ?

— Qu’aurais-tu fait, tu serais venu la remplacer ?

Genshe éclate de rire en se voyant mal conseiller à une femme telle robe ou tel chemi­sier. Si l’absence encore fréquente de contrat de travail est un handi­cap pour les employés, il l’est aussi parfois pour leurs patrons qui doivent jongler avec une main d’œuvre volatile :

— Mets une affiche à l’entrée pour en embau­cher une autre

— Oui, surtout que le stock pour l’autre maga­sin ne devrait pas tarder à arri­ver. As-tu une idée de quand San Shuo pour­ra revenir ?

— Pour l’instant je n’en sais rien. Il n’est pas ques­tion dans l’immédiat d’ouvrir le deuxième maga­sin, car quand San Shuo revient c’est toi qui vas partir.

— Ne te tracasse pas pour ça, je ne pars plus, enfin si tu veux me garder.

— Comment ça tu ne pars plus ?

— Mon fian­cé m’a trou­vé une rempla­çante et donc je ne pars plus. Ne me plains surtout pas, il vaut mieux que ça arrive main­te­nant qu’une fois mariés.

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