San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (X)

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Plutôt que de parcou­rir la distance le sépa­rant de la table, Wang reste légè­re­ment en retrait, le peu de lumière lui permet­tant de ne pas être vu. Pas à pas il s’approche de celui qui ne cesse d’observer San Shuo en guet­tant chacun de ses gestes. Le détaillant sous toutes les coutures, Wang se rend compte que sa main droite semble tenir quelque chose. Wang en silence s’en approche un peu plus et se trouve à présent à quelques centi­mètres de lui. Il ne veut pas commettre d’erreur ne s’agissant sans doute que d’une fausse alerte, mais préfère toute­fois rester méfiant.

L’homme se rapproche très lente­ment de San Shuo, le bruit du glis­se­ment de ses chaus­sures étant couvert par la musique. Wang a suivi ce mouve­ment en deve­nant de plus en plus inquiet. Inter­ve­nir sans réelle raison risque de gâcher la fête par le désordre qui suivra, mais lais­ser prendre le moindre risque à San Shuo revien­drait à un échec de sa mission. En s’avançant ainsi lente­ment, l’homme se trouve bien plus visible, car en partie éclai­ré par un des projec­teurs. Wang ne quitte pas des yeux cette main, tentant d’y discer­ner le moindre objet.

L’homme avance à nouveau très lente­ment et Wang aper­çoit enfin une petite partie de ce qu’il tient à la main. Le reflet renvoyé par cet objet ne laisse guère de doute à Wang, ce d’autant plus que dissi­mu­lé par une manche de son vête­ment l’homme l’a fait rapi­de­ment pivo­ter tout en faisant le pas qui le sépare de San Shuo.

En un éclair, Wang se jette sur celui qui est deve­nu un agres­seur tout en hurlant à San Shuo de se proté­ger, ce qui pousse Genshe à se jeter sur elle pour faire un rempart de son corps. En enten­dant l’avertissement de Wang, l’homme se tourne et lui porte un coup de couteau dans le ventre. Cette diver­sion permet au cousin de San Shuo et à son collègue de sauter la table pour plaquer violem­ment l’agresseur au sol en lui passant les menottes. Wang se tient le ventre de douleur, mais est resté debout. Zhou lui demande de lui montrer la bles­sure et en remon­tant sa chemise Wang laisse appa­raître une entaille de plusieurs centi­mètres. Elle n’est pas très profonde, mais il s’en écoule pas mal de sang. Si dans un premier temps les villa­geois ne se sont aper­çus de rien, la nouvelle de l’agression s’est rapi­de­ment propa­gée. Ils sont à présent nombreux à entou­rer cet homme tenu par les deux policiers.

Un des habi­tants le recon­nait comme étant un des Yao venus l’autre jour, ce qui a un effet vengeur quasi immé­diat sur de nombreux témoins. Les deux poli­ciers sont obli­gés de s’interposer pour que celui qui était venu pour tuer San Shuo soit lynché.

Fang est aux côtés de Wang en compa­gnie de sa sœur et de ses parents. S’il n’y a bien évidem­ment dans ce village aucun service d’urgences, une infir­mière travaillant en ville en est origi­naire. Elle a fait allon­ger Wang sur une des tables et est en train de lui poser une bande qui doit conte­nir l’hémorragie en atten­dant plus de soins :

— Il faut le descendre à l’hôpital à Guilin. Ça n’a pas l’air trop grave, mais il a besoin d’être exami­né et mieux soigné que je ne peux le faire ici.

Un des deux poli­ciers s’approche :

— On va vous ouvrir la route en même temps qu’on amène l’agresseur au commis­sa­riat. Zhou et Genshe partent cher­cher les voitures et reviennent quelques instants plus tard. Wang est instal­lé sur la banquette arrière, l’infirmière prenant place à côté de Zhou. Fang et San Shuo partent avec Genshe, la voiture de police prenant la tête. Durant le trajet, San Shuo ne cesse de rassu­rer sa sœur sur l’état de santé de Wang.

Deux heures plus tard, les voitures s’arrêtent devant le service d’urgence de l’hôpital et Wang est pris en charge aussi­tôt, le cousin de San Shuo ayant appe­lé pour préve­nir de leur arri­vée. D’abord exami­né par un méde­cin, Wang passe ensuite plusieurs radios qui ne décèlent rien de grave. Sa bles­sure demande toute­fois à être refer­mée et surveillée. Alors que le méde­cin préco­nise une semaine d’hospitalisation, Wang parvient à négo­cier une seule jour­née malgré l’opposition achar­née de San Shuo et de Fang. Wang promet de se tenir tran­quille durant les jours suivants, ajou­tant en souriant à desti­na­tion de Fang qu’il devra suspendre momen­ta­né­ment ses cours de danse folklorique.

Du fait que Wang doit sortir en fin d’après-midi, tout le monde décide rester. Fang et Zhou restent dans la chambre qu’occupe à présent Wang, sa sœur ne s’y étant pas oppo­sée, ce qui est diffi­cile dans de telles circons­tances. Genshe et San Shuo sont eux assis dans une salle d’attente toute proche. Genshe est pensif, mais hésite à enga­ger la conver­sa­tion tant San Shuo a l’air préoccupée :

— Ce n’est pas grave pour Wang, les méde­cins l’on dit.

— Ça fait deux fois qu’il me sauve la vie en peu de jours et je le remer­cie en l’insultant.

— Tu n’es pas entiè­re­ment coupable, ce sont les circonstances.

— Ayen, main­te­nant Wang. Je n’attire que les ennuis. Vive­ment que ça finisse, d’une manière ou d’une autre.

— Ayen et Wang, ça n’a rien à avoir.

— Pas si sûr.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Un villa­geois a recon­nu cet homme comme étant un de ceux qui étaient venus l’autre jour.

— Oui, mais ce n’est pas dans l’habitude des Yao d’envoyer un homme seul.

— À quoi penses-tu, Shuan ? Il ne sait pas que tu es là.

— Je ne sais pas, c’est bizarre comme histoire. J’en discu­te­rai avec mon cousin. En atten­dant, Wang est bles­sé et encore par ma faute.

— C’est son métier et il sait très bien les risques qu’il court.

— En ville je comprends, mais dans un si petit village.

Genshe et San Shuo se relayent régu­liè­re­ment pour aller voir Wang qui dort sous l’effet des calmants. Zhou s’est assou­pi, mais Fang ne le quitte pas des yeux durant toute la nuit. Alors que le jour n’est pas encore levé, le télé­phone de Genshe sonne. Il le tend à San Shuo, sa mère dési­rant lui parler visi­ble­ment de toute urgence :

— Qu’est-ce qui se passe ? Wang va bien, il sorti­ra cet après-midi.

— C’est bien, mais on a un problème ici.

— Quel problème ?

— Les gens du village, ils sont furieux et veulent s’en prendre aux Yao. Ton père a tenté de les en dissua­der, mais en vain.

— Ils sont déjà partis ?

— Non pas encore. Ils se regroupent sur la place, mais ne vont pas tarder.

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