San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (VII)

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C’est donc seule­ment après une heure d’attente que le numé­ro attri­bué à San Shuo est appe­lé. La jeune femme explique en détail la situa­tion de ses parents, ce après quoi l’employée en face d’elle lui confirme que grâce au nouveau texte ils peuvent en effet vendre leurs baux de loca­tion et accé­der aux diffé­rentes aides. San Shuo se réjouit de cette possi­bi­li­té, mais sa joie est de courte durée. L’employée du minis­tère lui précise en effet que si les baux sont doré­na­vant cessibles, seuls les agri­cul­teurs dispo­sant de terres à proxi­mi­té immé­diates de celles de ses parents peuvent récu­pé­rer le droit de loca­tion. Si cette mesure parti­cu­lière a été pensée pour éviter que quelques proprié­taires des plaines ne mono­po­lisent les terres, elle met égale­ment fin aux espoirs de San Shuo de voir ses parents quit­ter la montagne. Les paysans voisins ayant déjà le plus grand mal à s’occuper correc­te­ment de leurs loca­tions actuelles en raison de la confor­ma­tion du terrain, il y a peu de chances d’en trou­ver seule­ment un qui éprou­ve­ra le désir de s’agrandir. San Shuo ne repart toute­fois pas vain­cue en se disant qu’une idée peut germer d’un jour à l’autre, ou que la loi peut à nouveau chan­ger d’ici à quelques mois. Ses parents sont encore en bonne santé et avec l’aide de Fang et même en poin­tillé de son frère, ils peuvent encore tenir quelque temps.

Fang qui n’était pas au courant de la démarche de sa sœur n’en comprend pas exac­te­ment le sens :

— Qu’est-ce que tu veux faire ?

— Faire partir papa et maman. Ils sont âgés et je ne veux pas qu’ils travaillent jusqu’à leur mort. Fei n’est pas fait pour cette vie et tu te marie­ras bien un jour. Il vaut mieux par consé­quent se prépa­rer le plus tôt possible.

— Tu leur en as parlé ?

— Non pas encore. Tant que je n’ai rien à leur propo­ser à la place.

— Et Fei qu’est-ce qu’il va faire si nos parents quittent la ferme ?

— Il se débrouille­ra comme je l’ai fait et comme il me l’a si bien dit hier.

— Il n’est pas méchant.

— Non, c’est pire, il est bête et influençable.

Les deux sœurs montent à bord de la voiture et San Shuo demande à Wang de les conduire dans une rue dont San Shuo donne le nom. Il s’agit d’une des zones les plus commer­çantes de la ville et propose un vaste choix d’électroménager et autres. Fang n’est comme d’habitude au courant de rien et demande à San Shuo pour­quoi ils se rendent dans cet endroit :

— On va peut-être ache­ter une télé­vi­sion. Zhou sait comment faire pour placer l’antenne.

Fang explose litté­ra­le­ment de joie en enten­dant ce mot et San Shuo doit une fois de plus calmer ses débor­de­ments. Wang gare la voiture sur un immense parking situé à une centaine de mètres des maga­sins. En entrant Fang se dirige tout droit vers le rayon où sont présen­tés les derniers modèles d’écran plat. Sa sœur la ramène rapi­de­ment à la réali­té en lui indi­quant qu’il est hors de ques­tion de mettre un tel prix. San Shuo pénètre plus en profon­deur dans le maga­sin, mais ne voit pas ce qu’elle cherche. Elle s’adresse à un vendeur qui lui indique qu’ils ne commer­cia­lisent plus ce genre d’appareils, les ventes étant quasi nulles. Fang pense un instant convaincre sa sœur de se rabattre sur un des modèles expo­sés, mais un regard glacial de la part de San Shuo lui donne la réponse. Si le maga­sin suivant ne dispose pas non plus de ces télé­vi­sions tradi­tion­nelles, le troi­sième propose plusieurs modèles corres­pon­dants aux attentes de San Shuo. San Shuo est aidée dans son choix par Zhou qui lui explique les avan­tages et incon­vé­nients de chaque marque et elle finit par se déci­der pour une Sony qui une fois négo­ciée arrive à un prix compa­tible avec le budget prévu. Bien que Fang aurait préfé­ré un modèle plus « moderne », elle est toute­fois heureuse et remer­cie San Shuo qui s’empresse de casser une fois de plus le plai­sir de sa sœur :

— Pas ques­tion pour toi d’y rester des heures, je te préviens de suite. C’est pour chan­ger un peu les idées de papa et maman et qu’ils voient autre chose que les montagnes où ils sont nés.

Fang ne prend pas mal cette préci­sion qu’elle juge d’ailleurs super­flue. Zhou fixe son choix pour l’antenne en expli­quant à San Shuo qu’il ne peut pas prendre un bas de gamme en raison de la loca­li­sa­tion de la maison de ses parents. San Shuo règle les achats qui reste­ront dans le maga­sin le temps d’aller faire quelques autres courses. Bien que parais­sant parfois dure avec Fang, San Shuo lui demande où elle veut aller pour ache­ter ses vête­ments. La rue où elle désire se rendre est à quelques mètres et les quatre personnes font le trajet à pied. Fang n’est pas riche et doit se conten­ter de peu, l’argent dont elle dispose est celui que des proches lui ont donné lors du Nouvel An, ce qui fait sourire San Shuo. C’est en effet en prin­cipe les enfants qui reçoivent ces cadeaux de la part des adultes, mais les amis et proches de Fang savent que ses parents ne peuvent lui verser un véri­table salaire. San Shuo est d’ailleurs la première à envoyer régu­liè­re­ment un peu d’argent à sa sœur et c’est en grande partie celui-ci dont elle dispose aujourd’hui.

Les deux sœurs entrent dans un maga­sin et commence la séance d’essayage. Fang se limite à des gammes de vête­ments corres­pon­dantes à ses prix. Si elle coquette et élégante, ses moyens ne lui permettent pas d’extravagance. Après avoir choi­si deux chemi­siers, Fang essaye une jupe du même style que celle qu’elle a tentée de porter ce matin. Regar­dant vers elle, San Shuo pense que sa sœur lui demande son appro­ba­tion, ce à quoi elle se prépare à appor­ter une réponse une fois de plus néga­tive. C’est à cet instant que San Shuo se rend que ce n’est pas elle qu’elle regarde. San Shuo se retourne pour voir Wang un pouce levé en signe d’approbation. Les glaçons virtuels proje­tés par les yeux de San Shuo figent Wang qui s’attend à une réac­tion violente de la part de celle qu’il doit proté­ger. C’est Fang qui lui sauve la vie en détour­nant volon­tai­re­ment vers elle le regard de sa sœur :

— Je vais la prendre. Elle est un peu longue, mais je ferai le néces­saire à la maison.

San Shuo se retourne et intime l’ordre à Fang de lâcher ce qu’elle nomme un chif­fon, Wang est sauvé. Fang fait l’acquisition d’un panta­lon et arrête là ses achats. Au moment de passer à la caisse, San Shuo pousse sa sœur sur le côté pour payer à sa place. Elles ressortent du maga­sin et Wang reste à quelques mètres en arrière sous les yeux amusés de son collègue. Ce sont ensuite quelques vête­ments qui sont ache­tés par San Shuo, non pas pour elle, mais pour ses parents. Après avoir char­gé le coffre de produits alimen­taires divers, San Shuo indique à ses deux gardes qu’elle a termi­né ce qu’elle avait à faire et qu’il est temps de rentrer. Zhou fait un détour pour char­ger le télé­vi­seur et prend le chemin du retour.

La nuit est tombée lorsqu’il ne leur reste que quelques kilo­mètres à parcou­rir. Alors que les deux sœurs discutent de choses et d’autres, Wang donne un grand coup de volant pour éviter une moto sans lumière sur laquelle ont pris place deux personnes. Fang et San Shuo n’ont rien vu en raison de la rapi­di­té à laquelle la scène s’est dérou­lée et Wang ne peut leur expli­quer les raisons de ce soudain écart. Fang ajoute que la semaine dernière un jeune qui roulait lui aussi sans lumière a été percu­té par un camion, mais qu’il n’a pas eu la chance de tomber sur un chauf­feur ayant les réflexes de Wang.

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