San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (VI)

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Fang, la sœur de San Shuo est très belle et ressemble beau­coup à sa sœur aînée avec toute­fois un carac­tère moins endur­ci. Si la vie ici est loin d’être une colo­nie de vacances, l’isolement du lieu protège ses habi­tants des agres­sions liées à la vie cita­dine. Elle aurait pu se marier à plusieurs reprises, mais n’en a jamais réel­le­ment éprou­vé le désir. Il y a 3 ans, elle était deve­nue très amie avec un jeune homme d’un village voisin, mais quit­ter sa maison pour se retrou­ver seule­ment quelques kilo­mètres plus loin ne l’a pas pous­sé à aller plus loin dans cette rela­tion. Fang a pour San Shuo des senti­ments dépas­sant de beau­coup ceux que l’on constate habi­tuel­le­ment entre deux sœurs. Il faut dire qu’elle a été en grande partie élevée par son ainée, sa mère devant se rendre quoti­dien­ne­ment aux champs. Peu après l’accouchement et ses forces retrou­vées, elle a lais­sé à San Shuo le soin de surveiller sa sœur avec l’aide d’une vieille voisine. Dès que San Shuo a été plus âgée, c’est seule qu’elle s’est occu­pée de Fang en même temps qu’elle prépa­rait les repas pour ses parents. Cette présence perma­nente a créé des liens très forts entre les deux sœurs, et Fang pense toujours rejoindre un jour sa sœur en ville.

Depuis deux ans, les parents de San Shuo ont accès à un élément de progrès des plus banal pour bien d’autres chinois qu’est le télé­phone. Il a fallu que San Shuo insiste pour que ses parents acceptent l’installation de cet appa­reil, jugeant qu’il était tota­le­ment inutile puisque leurs parents avaient très bien vécu sans. Pour San Shuo, cette évolu­tion a été une manière de pouvoir se rassu­rer sur la santé de sa famille en pouvant les appe­ler régu­liè­re­ment. C’est lui qui en sonnant fait reve­nir San Shuo à des consi­dé­ra­tions moins poétiques que de s’extasier devant la beau­té des paysages. Fang décroche le combi­né et discute quelques minutes avec son inter­lo­cu­teur. Aux réponses que donne sa sœur, San Shuo comprend qu’il s’agit de Genshe et s’approche afin de prendre le relais de sa sœur. Après lui avoir deman­dé si tout allait bien, Genshe donne quelques détails sur l’état de santé d’Ayen. Bien que toujours sous l’effet des séda­tifs qui lui sont admi­nis­trés, les méde­cins sont de plus en plus opti­mistes. Si rien n’est encore sûr, les prochains jours devraient être ceux du réveil et ensuite d’une amélio­ra­tion.

En raccro­chant, San Shuo se reproche presque de ne pas avoir pensé à son amie durant quelques heures. Elle avait même réus­si à évacuer ses propres ennuis, mais le coup de télé­phone de son patron l’a rame­né à la réali­té. Voyant son visage se fermer si soudai­ne­ment, Fang s’inquiète :

— Des ennuis ?

— Non, rien de plus

— Que veux-tu dire avec « rien de plus » ?

— On en parle­ra peut-être plus tard, laisse-moi respi­rer.

Ces derniers mots confirment à Fang que sa sœur est confron­tée à des problèmes. Elle s’en doutait déjà lorsque Genshe a télé­pho­né pour annon­cer que sa sœur allait venir avec deux amis pour visi­ter les alen­tours. Fang n’est d’ailleurs pas certaine que ses parents ont crû à cette histoire touris­tique, mais personne n’a rien dit. Si San Shuo cache quelque chose, elle doit avoir de bonnes raisons et il n’est pas ques­tion de la pous­ser à en parler. Toute sa famille est toute­fois heureuse qu’elle soit là, San Shuo elle, semblant heureuse de s’y trou­ver.

San Shuo propose aux deux hommes de l’accompagner. Elle va voir ses parents, ce qui sera une bonne prome­nade. Avant de partir, San Shuo et Fang se rendent à l’étage infé­rieur pour récu­pé­rer deux paires de bottes qui seront mieux adap­tées pour ce genre de balade. Les bottes étant restées dans le froid d’une pièce, la matière est dure, ce qui oblige les deux hommes à des contor­sions qui ne manquent pas de faire rire Fang. Alors que ce premier exploit semble sur le point de se réali­ser, Wang se rend compte que la botte qui aurait dû chaus­ser le pied gauche est celle de droite et vice-versa. C’est donc une nouvelle danse du ventre qui doit à présent ôter ce qui avait été déjà diffi­cile à enfi­ler. Si un des pieds de Wang s’extrait à peu près aisé­ment de son piège, le deuxième reste déses­pé­ré­ment coin­cé. Fang fait asseoir Wang en lui deman­dant de lever la jambe empri­son­née. La jeune femme se saisit de la botte et tire de toutes ces forces tout en secouant la jambe du malheu­reux Wang. Si la botte finit par venir, son éjec­tion des plus brusques laisse Fang sur les fesses avec son trophée dans les mains. Zhou, Fang et San Shuo éclatent de rire devant cette situa­tion des plus burlesques, seul Wang deman­dant en prio­ri­té si Fang ne s’est pas fait mal en tombant. Cette simple ques­tion aimable a pour effet d’irriter San Shuo sans que personne ne comprenne vrai­ment pour­quoi :

— Si elle s’est fait mal, c’est moi que ça regarde, pas toi.

Même sa sœur ne comprend pas pour­quoi San Shuo a si mal pris le simple fait que Wang s’inquiète ainsi. Elle ne dit rien, regarde sa sœur du coin des yeux avant de regar­der Wang avec une grimace qui en fait se destine à San Shuo. Celle-ci n’en voit rien, ce qui est sans doute mieux ainsi :

— On y va, on a perdu assez de temps comme ça avec ces bêtises.

Personne ne relève cette réflexion loin d’être aimable, tout le monde sentant qu’il vaut mieux lais­ser passer une tempête dont seule San Shuo semble connaître l’origine. Fang restant à la maison pour prépa­rer le repas, San Shuo part avec les deux hommes. Alors que les trois prome­neurs marchent sur un petit chemin serpen­tant au milieu des rizières, Wang sursaute et pousse un hurle­ment :

— Là, il y a un serpent.

San Shuo s’approche sans peur appa­rente et regarde le reptile qui sort régu­liè­re­ment sa langue en fixant Wang qui n’ose bouger. La jeune femme tape du pied et le serpent s’enfuit :

— Il y en a plein dans les rizières. Celui-ci n’était pas dange­reux, mais d’autres sont mortels. Ne vous asseyez jamais dans l’herbe sans avoir véri­fié qu’il n’y en a pas un à proxi­mi­té. Certains sont de la même couleur et ne se voient pas toujours. Il en est de même pour les mains qu’il ne faut pas poser n’importe où, dans les rizières ou ailleurs.

En termi­nant cette phrase, San Shuo regarde inten­sé­ment Wang qui ne comprend pas pour­quoi elle semble lui desti­ner parti­cu­liè­re­ment ces derniers mots. Visi­ble­ment San Shuo a quelque chose à lui repro­cher, et ce depuis le problème avec les bottes. Wang en est conscient et tout en repre­nant la marche cherche à comprendre ce qui a pu autant déplaire à San Shuo. Au fur et à mesure qu’ils avancent, l’ambiance un moment tendue rede­vient agréable, Zhou posant de nombreuses ques­tions à San Shuo tant sur les cultures que sur la vie dans cet endroit, ce à quoi la jeune femme répond avec réel plai­sir.

C’est après deux heures de marche qu’ils aper­çoivent la mère de San Shuo qui est en train de repi­quer le riz. Au rythme d’une machine parfai­te­ment huilée, elle enfonce d’un centi­mètre ou deux le jeune plant de riz alors que son autre main en attrape un autre dans la caisse qu’elle pousse d’un pied au fur et à mesure de sa progres­sion. Bien que s’étant parfai­te­ment rendu compte de la présence des trois personnes la mère de San Shuo pour­suit ce mouve­ment la faisant ressem­bler à un auto­mate. Ce n’est qu’arrivé au bout de la petite parcelle de terre qu’elle relève la tête pour s’adresser à sa fille :

— Les semis ne sont pas très beaux cette année

— Pour­quoi, il a fait plus froid ?

— Non, c’est de la faute à ton frère. Il a voulu essayer un nouvel engrais ache­té à Guilin et le résul­tat est loin de ce que lui avait fait croire le commer­çant. Il est dans le champ d’en bas avec ton père.

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