San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (IV)

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Genshe connait tous les méandres de ce système. S’il ne les approuve pas toujours, il n’a d’autre choix que de suivre un mouve­ment qu’il ne contrôle pas. Comme la plupart des Chinois, il est conscient des dérives de son pays, mais seul il n’est rien face à une telle puis­sance et de plus n’éprouve aucun besoin de chan­ger un système avec lequel il vit depuis sa nais­sance. Il n’est pas l’auteur et les quelques avan­tages qu’il en retire ne sont rien face à ceux qu’il est obli­gé d’offrir pour simple­ment avoir du travail. Ici on ne refait pas le monde, on vit dedans et avec.

San Shuo est levée depuis quelques minutes et discute avec Shin qui lui a prépa­ré son repas du matin. La jeune femme lui explique qu’elle regagne son domi­cile ce soir, ce qui n’est pas sans surprendre Shin :

— Genshe est au courant ?

— Oui, bien sûr. Mon mari est mort depuis seule­ment quelques jours et il n’est pas normal que je reste ici. Les gens parlent beau­coup et s’imaginent des choses qu’ils finissent par croire vraies.

— Parce que tu crois que tu vas les empê­cher de parler en partant ?

— Non, mais ma place est chez moi, pas ici.

San Shuo quitte la maison de Genshe près avoir remer­cié Shin pour sa gentillesse. Sur sa moto elle pense à son travail, aux colis qui restent à débal­ler. Alors qu’elle roule déjà bien à droite, une voiture la klaxonne. San Shuo fait l’effort de se rappro­cher un peu plus de la bordure humide, mais cette manœuvre ne calme pas le conduc­teur qui la suit et qui conti­nue de klaxon­ner. San Shuo jette un coup d’œil dans le rétro­vi­seur et se rend compte qu’il s’agit de la même voiture qu’hier. Elle roule déjà prati­que­ment sur l’herbe et ne peut pas se dépor­ter davan­tage. La voiture arrive lente­ment à hauteur de San Shuo qui tourne machi­na­le­ment la tête vers le chauf­feur. Il s’agit bien de la même personne qu’hier et celle-ci regarde San Shuo en souriant.

Alors que plus de la moitié de la voiture a dépas­sé San Shuo, le conduc­teur donne un violent coup de volant à droite et heurte la moto de San Shuo. La jeune femme se trouve proje­tée à plusieurs mètres et retombe dans la rizière située en bord de route. La voiture pour­suit son chemin sans ralen­tir, lais­sant San Shuo dans l’eau et la boue .

Un paysan qui travaillait dans un champ à côté accourt après avoir enten­du le bruit occa­sion­né par la glis­sade de la moto. Celle-ci se trouve à plusieurs mètres du corps de San Shuo et a fini sa course dans le fossé. Le paysan se penche sur le corps inerte de San Shuo qu’il retourne afin de lui sortir le visage de l’eau. San Shuo ouvre les yeux et se met à hurler en voyant cet homme penché sur elle, pensant qu’il s’agit de son agres­seur. Voyant qu’il ne s’agit pas du même homme San Shuo s’extirpe de l’eau boueuse en se rele­vant diffi­ci­le­ment. Elle n’a mal nulle part, mais son corps est figé tant en raison de la frai­cheur de l’eau que par la peur. Le paysan ne sait pas trop ce qu’il doit faire ou dire et laisse la jeune femme retrou­ver ses esprits :

— Tu as mal quelque part ?

— Non, mais j’ai froid

— C’est toi qui habites chez Genshe ?

— Oui, c’est mon patron

— Je vais te rame­ner. Ne bouge pas, je vais cher­cher ma moto.

Deux minutes plus tard, le paysan revient et ramène San Shuo à la maison qu’elle a quit­tée il y a peu. En enten­dant la moto, Shin est sortie et pousse des cris d’horreur en voyant dans quel état se trouve San Shuo :

— Qu’est-ce qu’il t’est arri­vé, tu es blessée ?

— Non, je n’ai rien. J’ai glis­sé sur l’herbe en moto.

Shin demande au paysan :

— C’est vrai ?

— Je n’en sais rien, je n’ai rien vu. J’ai juste enten­du le bruit de la moto qui tombait. Il y avait une voiture, mais je ne sais pas si c’est elle qui l’a renversée.

— Non, je me suis trop serrée quand elle m’a dépas­sée et j’ai glissé.

Shin remer­cie le paysan en lui donnant un billet de 50 yuans et fait entrer San Shuo. Sans attendre, San Shuo se rend à la salle de bain pour prendre une douche et se chan­ger. De retour moins d’un quart d’heure après elle demande à Shin d’appeler un taxi :

— Pour quoi faire ? Tu ne vas pas aller travailler !

— Si bien sûr, je suis déjà en retard.

— Attends, j’appelle Genshe

— Non, tu n’appelles personne. Je t’ai dit que je n’avais rien.

Shin appelle un taxi et celui-ci arrive dix minutes après devant la porte de la maison. San Shuo s’apprête à monter à bord de la voiture, mais se retourne vers Shin qui l’a suivie :

— Tu me promets de ne pas appe­ler Genshe ?

— Mais non, je ne lui télé­phone pas.

San Shuo demande au chauf­feur de taxi de s’arrêter à hauteur de sa moto afin d’y récu­pé­rer ses affaires. Le deux-roues est en piteux état, ce qui ne fait qu’amplifier la tris­tesse de San Shuo. Ce sont deux motos qu’elle a cassé en peu de temps et de plus qui ne sont pas à elle. Bizar­re­ment, elle ne pense pas à la raison qui a provo­qué sa chute, se limi­tant à ses seuls effets matériels.

Le taxi arrive devant le maga­sin et laisse San Shuo. Ruha a aper­çu San Shuo descendre de la voiture :

— Tu es en panne ?

— Non, je suis tombée !

— Tu n’as rien ?

— Non, mais la moto est cassée, ça fait la deuxième !

— Ce n’est pas très grave du moment que tu n’es pas blessée.

San Shuo ne répond pas et va aider la vendeuse à débal­ler les cartons. San Shuo tente de ne pas penser à cet homme qui l’a renver­sé après l’avoir mena­cé la veille. Elle ne comprend pas ce pour quoi il lui en veut autant. Elle ne le connait pas et tout en vidant les cartons se demande pour­quoi il veut la tuer. Si San Shuo avait en effet quelques doutes sur la réali­té de la menace profé­rée la veille, elle n’en a plus aucun main­te­nant qu’il a tenté de passer aux actes. Préve­nir la police, c’est créer des ennuis supplé­men­taires à Genshe, ce qu’elle ne veut pas.

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