San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (I)

Il leur semble que la voiture met des heures pour arri­ver, le chemin étant tout juste carros­sable. Le véhi­cule arrive enfin à leur hauteur, les portières s’ouvrent et deux poli­ciers descendent. Ayen a les yeux larmoyants et San Shuo triture ses mains dans tous les sens. Aucune des deux femmes n’ose poser de ques­tions. Les deux hommes demandent à entrer.

Ils sont main­te­nant assis face aux deux femmes qui restent debout, espé­rant ainsi résis­ter au choc de la mauvaise nouvelle que les poli­ciers vont sans nul doute leur annoncer.

Le plus âgé se tourne vers Ayen qui sent alors son sang se figer dans ses veines :

— Ton mari a eu un acci­dent ce soir en rentrant en vélo. Un camion les a renver­sés et a pris la fuite. Il est grave­ment bles­sé, mais ses jours ne semblent pas en danger. Il a beau­coup de frac­tures, mais cela devrait aller ; on va t’amener à l’hôpital.

La jeune femme s’attendant au pire se trouve presque rassu­rée. San Shuo la prend dans ses bras et lui murmure quelques paroles de récon­fort. Elle n’a pas fait atten­tion que le poli­cier avait dit : « les a renver­sés » et bien que peinée par ce qui vient d’arriver au mari de son amie est bien moins inquiète. Elle sent alors une main se poser sur son épaule et se tourne vers le policier :

— San Shuo, ton mari lui est mort sur le coup. Les méde­cins n’ont rien pu faire, je suis désolé.

San Shuo esquisse un léger sourire nerveux et reste silen­cieuse. Elle est comme figée, son sang est glacé, mais en même temps des gouttes de trans­pi­ra­tion perlent sur son front. Tout se passe dans un silence total. Les regards des trois personnes se portent sur elle dans l’attente d’une réaction.

La jeune femme vacille un court instant, ses deux mains se portent à sa tête et un cri presque inhu­main sort de sa gorge. Ce hurle­ment, on pour­rait l’entendre à des centaines de mètres, renvoyé par l’écho des montagnes environnantes.

Ayen prend son amie dans ses bras et les deux femmes s’effondrent en larmes. Les deux poli­ciers restent immo­biles et silen­cieux, bais­sant seule­ment la tête pour ne pas à leur tour être happés par la tris­tesse de ce drame.

Ce n’est malheu­reu­se­ment pas la première fois qu’ils doivent annon­cer ce genre de nouvelles et il ne se passe pas un mois sans qu’ils ne doivent faire ce genre de démarche auprès des familles. Le plus jeune des deux a lui-même perdu son frère l’an dernier dans un acci­dent de la route et pour les mêmes raisons : l’abus d’alcool. Ils essayent bien depuis des années de sensi­bi­li­ser les gens à ce véri­table fléau, mais la vie est dure et l’alcool est pour eux le seul déri­va­tif à une vie n’offrant que peu de joies.

San Shuo sèche ses larmes sans dire un mot :

— Il faut télé­pho­ner à mon beau-frère, mon fils habite chez lui à Nanning.

Un poli­cier lui tend un carnet et un crayon, elle les saisit en trem­blant et grif­fonne un numé­ro de télé­phone. Le poli­cier part vers sa voiture et appelle le commis­sa­riat pour que l’on joigne le beau-frère de San Shuo.

Ayen n’ose pas regar­der son amie dans les yeux. Elle a eu de la chance, son mari n’est que bles­sé et elle se sent presque mal à l’aise. En fait, c’est San Shuo qui s’adresse à elle :

— Je vais t’accompagner à l’hôpital, il y a des papiers à remplir pour ton mari et tu ne sais pas comment faire. Et puis, on ne sera pas trop de deux pour le surveiller, mais ne t’inquiètes pas ça va aller.

Ayen reste sans voix face à la soli­di­té appa­rente de son amie et c’est San Shuo qui s’adresse une fois de plus à elle :

— Prépare vite des vête­ments pour qu’il puisse s’habiller et aussi des affaires de toilette.

Sans dire un mot, Ayen se dirige vers la chambre et engouffre à la va-vite quelques vête­ments dans un sac plastique.

Entre temps, le poli­cier est reve­nu, les deux hommes discutent entre eux. Un autre acci­dent est arri­vé à quelques kilo­mètres de là pour la même raison, heureu­se­ment, il n’y a cette fois qu’un blessé.

Les deux femmes montent à l’arrière de la voiture sans un mot, le véhi­cule démarre et les emmène vers l’hôpital.

Durant le trajet, le silence est tout juste pertur­bé par les annonces de la radio des poli­ciers. Ayen a la tête basse et n’ose regar­der son amie que du coin des yeux. À cet instant, elle ne pense pas à son mari, mais à San Shuo. Elles se connaissent depuis le début du chan­tier et leur amitié s’est nouée au fil du temps. San Shuo lui a appris beau­coup de choses comme comment monter l’escalier avec le portage sans avoir mal au dos. Elle l’aime comme une sœur et elle a du mal à rete­nir ses larmes.

La voiture arrive enfin devant l’hôpital, les deux femmes descendent après avoir remer­cié les deux policiers.

San Shuo se rend rapi­de­ment vers l’accueil et demande si l’on peut voir Tchonke, le mari d’Ayen. Après un bref coup de télé­phone, l’infirmière lui précise qu’il est en salle d’opération et qu’elles vont devoir patien­ter de longues heures.

San Shuo revient auprès d’Ayen pour lui donner les nouvelles :

— Tu devrais en profi­ter pour aver­tir ta fille.

— Oui, je vais l’appeler.Ca va aller toi ?

— Ne t’inquiète pas, ça va.

Ayen en se diri­geant vers la cabine télé­pho­nique se pose des ques­tions sur la réac­tion de San Shuo. Elle sait pour­tant qu’elle aimait son mari et se demande à quel moment elle va craquer.

San Shuo s’assied dans la salle d’attente, ses yeux sont déla­vés, son visage livide, mais elle pense qu’elle doit tenir le coup pour aider son amie. Son mari est mort, elle en est consciente, mais elle sait aussi que rien ne pour­ra le faire reve­nir. Elle doit main­te­nant penser à son fils et en parti­cu­lier à son avenir. La ques­tion qui lui taraude l’esprit est : comment va-t-elle faire pour payer ses études ?

Elle ne peut pas travailler plus et la situa­tion était déjà diffi­cile avec deux salaires. Et puis, il y a Ayen ; il va falloir trou­ver de l’argent pour payer l’hôpital, cela va coûter cher, très cher, et Ayen n’a pas d’argent de côté. San Shuo pense à tout ça et à aucun moment, ne pleure sur son propre sort.

Elle sait que les funé­railles seront orga­ni­sées par son beau-frère ; en Chine, ce sont les hommes de la famille qui s’occupent de ces choses.

Ayen revient, en larmes. Sa fille va arri­ver, elle s’est effon­drée au télé­phone en appre­nant l’accident de son père et Ayen n’a pas eu le courage de lui annon­cer la mort du mari de San Shuo :

— Tu as eu raison, la pauvre petite en a assez pour aujourd’hui, de toute façon, ça ne chan­ge­ra rien.

Ayen ne sait pas quoi dire et ne sait pas quoi faire. Elle n’ose pas pleu­rer devant San Shuo qui elle reste forte. Une fois encore, c’est elle qui s’adresse à Ayen :

— Reste là et attends ta fille, je vais essayer d’avoir des rensei­gne­ments sur ton mari