Quelques gouttes d’huile qui font beau­coup de bruit

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Après huit ans de présence dans le plus profond d’un pays, un étran­ger peut affir­mer sans aucune préten­tion qu’il commence à cerner certains aspects de la culture locale et de ses menta­li­tés asso­ciées. Toute règle ayant ses excep­tions, la Chine semble faire partie de celles-ci avec un lot bien four­ni d’innombrables surprises et parfois incom­pré­hen­sions. C’est du moins l’impression que je retire de l’anecdote qui suit.

Elle a pour départ la grille « accor­déon » située à la porte de notre lotis­se­ment. Si celle-ci est en acier inoxy­dable, les roues se dépla­çant sur deux rails sont elles en métal plus ordi­naire. En raison des pluies abon­dantes à certaines saisons et du degré d’hygrométrie élevé le reste du temps, ces roulettes ont tendance à rouiller et donc à grin­cer. Cette porte élec­trique est fermée quoti­dien­ne­ment à 1 h. du matin par le gardien de nuit pour être rouverte 6 heures plus tard. Depuis quelque temps ce qui était autre­fois un grin­ce­ment était deve­nu un véri­table « hurle­ment » surve­nant dans mon premier sommeil. Les choses empi­rant de jour en jour et prenant en compte que je ne devais pas être le seul à être gêné, j’ai deman­dé à un respon­sable s’il ne serait pas possible de mettre quelques gouttes d’huile sur les axes des roues. Me répon­dant qu’il allait en parler avec son supé­rieur hiérar­chique, j’ai sincè­re­ment pensé que cette demande allait tomber dans les oubliettes d’un quel­conque bureau. Pas du tout et deux nuits plus tard, c’est le silence qui m’a réveillé en étant habi­tué à ce qui ressem­blait au passage d’un train.

Ce matin je sors pour aller faire des courses et en passant salue le gardien en poste. Si celui-ci ne me répond pas, je me dis qu’il est simple­ment mal luné. De retour, je passe à nouveau devant lui et après m’avoir jeté un regard assas­sin exige que je lui montre ma carte de résident. Je le regarde en souriant, mais celui-ci réitère sa demande ce qui me conforte dans mon idée d’une mauvaise humeur passa­gère. Ne m’embarrassant plus depuis long­temps de ce docu­ment que personne ne m’a jamais deman­dé en huit ans, je télé­phone à mon épouse pour qu’elle me le descende. Bien qu’ayant du mal à comprendre la raison de ce contrôle, elle arrive quelques secondes plus tard avec la carte. Connais­sant les réac­tions parfois vives de ma femme, surtout lorsqu’un évène­ment me touche, je crains une expli­ca­tion assez animée. C’est ce qui arrive après quelques secondes de conver­sa­tion sur un ton normal, le putong­hua offi­ciel lais­sant rapi­de­ment sa place au canto­nais local bien plus courant et qui permet une expres­sion « plus libre » en raison d’un voca­bu­laire autant plus habi­tuel qu’imagé. Déjà éloi­gnée du manda­rin, cette langue une fois trans­for­mée en dialecte local devient incom­pré­hen­sible pour moi, ce surtout à la vitesse où ma femme débite ce qui a l’air très éloi­gné d’une suite de compli­ments. Le gardien montrant à plusieurs reprises la grille, je me doute que le point de diver­gence a un rapport avec cette ferme­ture, mais n’arrive pas à faire le lien avec moi.

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