Pour­quoi je suis resté en Chine (5)

contentEn péné­trant dans ce village, ma première impres­sion varie entre surprise et peur. Ce dernier senti­ment est alimen­té par le flot inces­sant de motos ayant rempla­cé celui des voitures de la capi­tale de région. Un deux-roues étant plus maniable qu’une berline, ce qui ressemble à première vue à une pagaille proche de l’anarchie a pour effet de m’effrayer malgré le fait d’être proté­gé par les tôles du véhi­cule où je me trouve. Si en France un coup de klaxon a un effet quasi immé­diat, ceux répé­ti­tifs donnés par Chen n’ont stric­te­ment aucun effet. « Les Chinois habi­tant ce village sont-ils tous atteints d’une mala­die les ayant rendus sourds » est la ques­tion que je me pose à cet instant précis en consta­tant ce compor­te­ment pour moi inha­bi­tuel.

En ce qui concerne la surprise, celle-ci vient de l’absence de poli­ciers malgré des rues bondées en raison de la fête des Morts. L’image que j’ai alors de la Chine est celle rappor­tée par les médias, soit une dicta­ture. Pour moi ce terme va de pair avec disci­pline impo­sée à tous les niveaux et donc présence poli­cière. C’est bien plus tard que je consta­te­rai que l’on croise bien moins de poli­ciers dans ce pays en un an que dans une ville de France en une jour­née. Est-ce cette absence qui auto­rise les conduc­teurs de deux-roues de se compor­ter n’importe comment, ce vu par un occi­den­tal, c’est encore là bien plus tard que je compren­drai ce mode de fonc­tion­ne­ment impen­sable dans nos contrées « civi­li­sées ».

contentUne fois persua­dé que Chen maîtrise la situa­tion dans cette pagaille, qui n’en est en fait pas une puisque régie par des règles tacites, cette situa­tion m’amuse, même si je crains toujours pour la vie de quelques-uns de ces cheva­liers moto­ri­sés. Chen m’explique que nous allons lais­ser la voiture pour prendre le bateau, ses parents habi­tant dans un lieu isolé au bord de la rivière. Forma­té par mon passé d’occidental origi­naire d’un pays « riche », j’associe méca­ni­que­ment le mot bateau à quelque chose de très enca­dré du point de vue de la sécu­ri­té, ce d’autant plus lorsqu’il doit trans­por­ter des passa­gers. Sans m’attendre à monter à bord d’un paque­bot de croi­sières, la vision de ce qui est nommé ici bateau n’est pas sans me surprendre. Il s’agit en fait d’une coque d’acier à la ligne de flot­tai­son des plus basses recou­verte de planches de bois formant une immense cabane. Une fois assis sur un tabou­ret en plas­tique, mes yeux se portent sur ce qui dans un autre cas pour­rait se nommer la cale. Outre le moteur ressem­blant à celui d’un moto­cul­teur, s’y trouvent en vrac diverses pièces méca­niques allant de l’ancienne trans­mis­sion ayant rendu l’âme à celles censées rempla­cer les actuelles. Tout ce « petit monde » évolue dans quelques centi­mètres d’eau, d’huile et de gasoil, aroma­ti­sé de gaz d’échappement.

contentAprès que l’embarcation ait quit­té le quai, Chen m’invite à venir sur la plate­forme située à l’avant. En m’éloignant du village, je découvre la beau­té du paysage fait de collines boisées et de rizières en terrasses. Chaque rive est longée de cabanes devant lesquelles sont déli­mi­tés quelques m² de rivière. N’ayant aucune idée de ce que cela peut être, je pose la ques­tion à Chen. Il s’agit d’élevages de pois­sons, les produits étant ensuite vendus dans les restau­rants et les marchés locaux. Lors des quelques kilo­mètres que dut le trajet, nous croi­sons de nombreux bateaux char­gés de sable, mais aussi de maïs et de tonnes de caca­huètes. Bien plus disci­pli­né que celui des deux-roues d’Hengxian, le trafic y est toute­fois impor­tant, le trans­port mari­time inté­rieur étant une voie majeure d’approvisionnement. En supplé­ment de la beau­té des paysages l’ambiance est repo­sante et même Chen semble y trou­ver un plai­sir certain en sortant du brou­ha­ha de la ville.

contentTrente minutes après notre départ, nous posons à nouveau les pieds sur la terre ferme. Nous sommes accueillis par le frère aîné de Chen, profes­seur d’anglais dans une école d’Hengxian. Même s’il ne s’agit pas de ma langue natale, pouvoir entre­te­nir une conver­sa­tion plus suivie que celle possible avec Chen ajoute un plai­sir supplé­men­taire à celui éprou­vé lors de ce court voyage sur la rivière. Nous entrons dans la maison des parents de Chen, un immeuble neuf de 4 étages termi­né il y a quelques mois. Fey, le frère de Chen, me conduit à ma chambre dont nous redes­cen­dons aussi­tôt pour nous mettre à table. Celle-ci est couverte de mets appé­tis­sants avec plusieurs pois­sons, des crevettes, des poulets et une grande quan­ti­té de légumes. Durant le repas Chen me précise que ma chambre dispose d’une prise me permet­tant de me connec­ter à Inter­net, ce qui n’est pas sans me surprendre dans ce lieu aussi recu­lé. Pour tout dire, et pour la première fois depuis mon arri­vée, je ne pensais plus au travail tant l’atmosphère régnant dans cet endroit est repo­sante. Cette impres­sion de bien-être a beau être person­nelle, elle doit s’extérioriser à tel point que Chen la remarque. « Tu as l’air moins tendu qu’à Nanning. Si tu te sens bien ici, tu peux y rester pour travailler. Il y a Inter­net et le télé­phone, donc pas de souci ». Sans prendre le temps de réflé­chir j’accepte cette propo­si­tion, très loin de me douter que cet instant précis allait consi­dé­ra­ble­ment comp­ter lors des années qui allaient suivre.