Pour­quoi je suis resté en Chine (3)

viandeFati­gué tant par le voyage que par ma mésa­ven­ture avec les ATM chinois je m’endors sans aucune diffi­cul­té, ce malgré la dure­té inha­bi­tuelle pour moi de la lite­rie. Si avant de sombrer dans un profond sommeil j’ai réglé mon réveil sur 8 heures, cette précau­tion s’avère tota­le­ment inutile puisque c’est bien avant 7 heures que je suis réveillé par des claque­ments inces­sants de portes et des discus­sions à haute voix prove­nant du couloir. Je viens de commen­cer mon appren­tis­sage de ce pays, la première leçon étant que lorsqu’un Chinois ne dort plus il n’y a aucun problème pour qu’il en soit de même pour les voisins.

Puisqu’il m’est doré­na­vant inter­dit de dormir, je décide de m’habiller pour aller prendre ce que je pense être un petit-déjeuner. La première surprise qui m’attend aussi­tôt sorti du hall est la tempé­ra­ture. S’il ne fait pas froid, la diffé­rence est flagrante avec Saigon ou même Hanoï et ma chemise à manches courtes me parait bien légère. Reve­nir dans ma chambre ne chan­ge­rait rien du fait que tous mes vête­ments sont du même style en ayant initia­le­ment prévu de vivre au Viet­nam et non dans ce qui ressemble à cet instant à un pays du nord. Si hier cela ne m’a pas gêné, c’est pour la simple raison que mon esprit était mono­po­li­sé par d’autres soucis, ce qui avait pour effet d’élever la tempé­ra­ture de mon corps.

La rue où se trouve mon hôtel est déjà bondée de monde à cette heure pour­tant mati­nale, ce qui me confirme que les Chinois sont d’une part des lève-tôt et d’autre part nombreux, ce dont je me doutais en fonc­tion de mes lectures passées. Si les restau­rants sont presqu’aussi nombreux que les Chinois, je ne trouve nulle part ce que je cherche, soit du café et, sans parler de crois­sants, quelque chose à trem­per dedans. Je me rabats donc sur une petite pâtis­se­rie où j’achète ce qui ressemble vague­ment à une brioche et du lait servi dans un grand gobe­let en plas­tique. Nous sommes en 2005 et la méla­mine n’est pas encore à l’ordre du jour, mais en tant qu’ancien pâtis­sier je range le gâteau dans la caté­go­rie « à éviter » tant il appa­rait évident qu’elle contient de nombreux produits chimiques. Cette impres­sion m’est d’ailleurs confir­mée par mon esto­mac qui émet quelques grogne­ments de mauvaise humeur.

En sortant de ce qui est ici nommé pâtis­se­rie, je jette un coup d’œil sur la rue : ce pays me parait compli­qué pour ne pas dire pagailleux, surpeu­plé et de plus sale. La circu­la­tion routière ressemble à tout sauf à un trafic régle­men­té, chacun faisant suivant ses envies du moment, ce qui me surprend dans une dicta­ture commu­niste répu­tée pour sa rigueur. Se faire un avis sur un pays d’une telle immen­si­té en obser­vant une rue quelques secondes est sans doute un « privi­lège » occi­den­tal en étant toujours prêt à compa­rer l’incomparable. Quoi qu’il en soit je ne suis pas desti­né à demeu­rer ici, ce qui donne une certaine rela­ti­vi­té à mon juge­ment.

Après être retour­né dans ma chambre, je tente de trou­ver une chaîne de télé­vi­sion au moins en anglais, le fran­çais devant être incon­nu dans cette région. Mis à part CCTV 9, rien d’autre que des canaux chinois, ce qui il est vrai est assez normal en Chine. Alors que je m’attendais à des émis­sions très rigides puisque diri­gées par l’omniprésent PCC, je me rends compte que les programmes sont très variés même si on ressent parfois un certain manque de natu­rel.

L’heure de me rendre au siège de l’entreprise appro­chant, je me dirige vers l’ascenseur ou attendent 5 ou 6 personnes dont une moitié de femmes. Dès la porte ouverte tout ce petit monde se préci­pite en m’écrasant les pieds au passage. Étant en effet un fran­çais ayant reçu un mini­mum d’éducation, je laisse passer les dames en premier, ce sans visi­ble­ment la moindre recon­nais­sance, les Chinois de sexe mascu­lin étant eux déjà bien calés contre les parois. La consé­quence de ma poli­tesse est que l’ascenseur descend, ce qui est normal, mais sans moi. Les quelques secondes passées à regar­der ce qu’il reste de mes pieds ont lais­sé penser aux loca­taires de l’ascenseur que je n’étais pas inté­res­sé par le voyage, et sont donc partis sans m’embarquer. Rien de grave et j’appuie sur le bouton pour faire reve­nir l’engin. Alors que celui-ci amorce sa montée, il s’arrête au sixième étage et n’en a toujours pas bougé après plusieurs minutes d’attente. Je décide donc de prendre l’escalier, ayant horreur d’arriver en retard surtout lorsqu’il s’agit du travail. En passant sur le palier du sixième étage je comprends la raison faisant que l’ascenseur ne bouge plus. Une des femmes de ménage a en effet bloqué la porte avec son chariot de drap en se moquant bien que des clients veuillent monter ou descendre. À cet instant je me dis qu’heureusement je ne suis là que pour quelques jours, ce qui rela­ti­vise ma colère contre cette « indi­gène sans éduca­tion ».

Je suis accueilli dans les bureaux de la socié­té par Fang, la traduc­trice, qui me demande si ma nuit s’est bien passée et si j’ai pu résoudre mon problème de carte bancaire. Après avoir répon­du affir­ma­ti­ve­ment à ces deux points et avoir bu une tasse de thé, elle m’amène vers un bureau où se trouve un jeune homme char­gé du projet. Si mon logi­ciel est opéra­tion­nel, celui-ci est en chinois tradi­tion­nel et demande donc pas mal de modi­fi­ca­tions pour pouvoir deve­nir utili­sable en Chine conti­nen­tale. Nous nous mettons donc au travail, ce qui je l’avoue me comble de plai­sir car me permet d’avancer dans ce projet et donc de repar­tir au plus vite.

Four­nis­sant les divers éléments graphiques au fur et à mesure qu’ils sont extraits, mon colla­bo­ra­teur chinois profite des inter­ludes néces­saires pour parfaire sa commu­ni­ca­tion sur QQ, le MSN local. À voir sa liste d’amis, je pense qu’il doit y passer pas mal de temps, ce tant lors de son travail que de son peu de temps libre. En me rendant aux toilettes, je m’aperçois qu’il est loin d’être le seul à fonc­tion­ner ainsi, la quasi-totalité des employés étant eux aussi pendus à cette messa­ge­rie. L’arrivée de leur patron ne change rien à la situa­tion en dehors de rares personnes faisant alors semblant de travailler.

L’insonorisation de l’immeuble étant loin d’être parfaite, le brou­ha­ha inces­sant qui monte de la rue n’est pas idéal pour moi. Habi­tué à travailler dans le silence de ma campagne du sud-ouest, il me semble que des centaines de véhi­cules passent non pas sur la route, mais en plein milieu du bureau où je me trouve. À midi la plupart des employés déjeunent sur place d’une barquette de riz accom­pa­gnée de quelques légumes et de bouts de viande, mais Chang, Fang et moi descen­dons pour nous rendre dans un petit restau­rant situé de l’autre côté de la rue. Le temps d’allumer une ciga­rette, ils ont pris un peu d’avance sur moi et je presse donc le pas. Alors que je me trouve au milieu de la rue, je m’arrête net pour lais­ser passer une voiture. Au lieu de passer devant moi grâce à mon « aimable » arrêt de fran­çais civi­li­sé, celle-ci pile à quelques centi­mètres de mes jambes en émet­tant un bruit stri­dent dû au cris­se­ment des pneus. Cheng et Fang se retournent pour me voir figé en plein milieu de la route. Je finis de traver­ser tout en lançant un regard plein de colère à cet abru­ti. J’apprendrai par la suite que l’idiot c’était moi puisque c’est en fait mon atti­tude qui a causé le coup de frein brutal, un Chinois ne réagis­sant jamais de la sorte et tourne sa tête du côté oppo­sé pour lais­ser croire qu’il n’a pas vu la voiture arri­ver.

Durant le repas Cheng m’annonce une très mauvaise nouvelle. Il m’explique en effet que la fête des Morts étant un jour férié, les bureaux seront fermés pour le weekend qui vient, mais aussi le lundi et mardi suivant. Si cette nouvelle ne m’emballe pas, c’est pour la simple raison que je perds ainsi quatre jours et devrai donc les ajou­ter à ceux initia­le­ment prévus, ce qui retarde d’autant mon départ de ce pays pour qui je n’ai aucune affec­tion parti­cu­lière. Cheng me dit ensuite que nous allons profi­ter des jours de repos pour aller voir ses parents dans un village situé à un peu plus de cent kilo­mètres du nom d’Hengxian. Si ce nom m’est bien évidem­ment incon­nu, je me fais une raison de cette situa­tion en me disant que quatre jours dans une vie ne sont pas grand-chose et que si le pays ne me réjouit pas plus que cela, Cheng est par contre très aimable.