Pour­quoi je suis resté en Chine (2)

Pourquoi je suis resté en Chine (2)J’introduis ma carte dans le distri­bu­teur, je saisis mon code, mais aucune entrée du menu en anglais ne me permet de procé­der à un retrait. Fang m’indique qu’il y a un autre distri­bu­teur juste de l’autre côté de la rue. Arri­vé devant l’appareil, je dois attendre plusieurs minutes, une personne étant en train de reti­rer plusieurs dizaines de milliers de yuan par tranches de 2500, la limite visi­ble­ment auto­ri­sée par opéra­tion. Le côté posi­tif de cette attente est que l’appareil a l’air de fonc­tion­ner, ce qui a pour effet de me rassu­rer.

Je suis donc la procé­dure et là le mot magique « Retrait » appa­raît. Je tape le montant et la machine se met à ronron­ner, ce qui me comble de plai­sir. Au lieu de me donner la somme deman­dée, ma carte est éjec­tée avec pour commen­taire « Votre carte est refu­sée, veuillez contac­ter votre agence bancaire ». Ce pays ne m’emballait déjà pas et voilà qu’il en ajoute une couche en me refu­sant ce qui ne posait aucun problème dans le pays voisin. Fang qui assiste « distrai­te­ment » à cette opéra­tion me demande :

-Il y a un problème ?

- oui, ça ne marche pas, je ne comprends pas

- Ce n’est pas grave, on essaie­ra à nouveau plus tard

Je suis à 10 000 km de chez moi, dans un pays que je connais pas, sans argent et par consé­quent sans aucun moyen de le quit­ter et celle que je consi­dère à cet instant comme une andouille me dit que ce n’est pas grave ; en supplé­ment, je n’ai plus de ciga­rettes, ce qui me rend encore plus nerveux.

Nous rejoi­gnons le restau­rant et ce dont j’avais rela­ti­ve­ment le plus peur ne se produit pas, Fang ne disant pas un mot sur mes problèmes avec les distri­bu­teurs. Cela m’aurait en effet mis en posi­tion de faiblesse vis-à-vis de mon client, ce qui n’est jamais souhai­table. Le repas a dû se passer de manière agréable même si je ne m’en souviens pas, mon esprit étant acca­pa­ré par cette histoire de carte bancaire. De plus, et comme dit plus haut, je n’ai plus de ciga­rettes, ce qui pour un intoxi­qué comme moi ne fait qu’amplifier l’impression de grande soli­tude. Le pire est qu’un paquet est à quelques centi­mètres de moi, comme il en est dépo­sé un de la même manière sur chaque table, mais ni Cheng, ni Fang n’y prêtant atten­tion, je me garde bien d’y faire une allu­sion quel­conque.

L’après-midi est consa­cré à une réunion où l’on échange les divers points qui vont nous conduire à élabo­rer le projet qui est la raison de ma venue. Lors d’une pause, quelques employés vont fumer une ciga­rette dans le couloir alors qu’il ne m’est offert qu’une coupe de thé. Je crois que c’est à cet instant que j’envierai pour la première fois le sort des Chinois, même si cette supé­rio­ri­té du moment peut paraître arti­fi­cielle. Bien que ce ne soit pas dans mes habi­tudes, mes yeux fixent souvent l’horloge accro­chée à un mur afin d’être ensuite libé­ré et de pouvoir résoudre mon problème finan­cier.

À 18 heures, les bureaux se vident et Cheng me propose de dîner avec lui et son épouse qui nous a rejoints quelques minutes plus tôt. À quoi ressemble telle ? Je ne saurais vous le dire, car là encore mon esprit est ailleurs. Bien que pres­sé de rega­gner ma chambre, il m’est diffi­cile de refu­ser l’invitation. Seul aspect posi­tif de cette soirée que je trouve très longue, un ami de Cheng s’est joint à nous, et il fume. Inutile de vous dire que lorsqu’il me tend une ciga­rette, c’est une main trem­blante qui saisit cet objet de désir. Dès les premières bouf­fées, mon esprit se détend et j’oublie pour quelques minutes mes problèmes du moment, ce qui prouve s’il en était besoin que le tabac est bien une drogue.

Le repas termi­né, je rejoins mon hôtel et m’arrête à la récep­tion pour deman­der s’il est possible de télé­pho­ner à l’étranger. La jeune fille m’explique que je peux le faire depuis ma chambre une fois qu’elle aura déver­rouillé la ligne. Je compose le numé­ro et j’avoue avoir un immense plai­sir à entendre une voix amie fran­çaise alors que je me consi­dère toujours comme dans un envi­ron­ne­ment réso­lu­ment hostile. Plutôt que de décrire mon arri­vée, ce que cette amie me demande, je lui explique assez éner­vé les problèmes que je rencontre, ce qui a pour effet de parta­ger la pres­sion, même si elle n’y est pour rien, mais est habi­tuée à mes réac­tions souvent explo­sives.

  • Donne moi ton numé­ro à l’hôtel, j’appelle la banque et te rappelle aussi­tôt

Bien que pas plus de cinq minutes s’écoulent, il me semble que mon attente dure des heures. Enfin, mon télé­phone sonne.

  • Pour eux, il n’y a aucun problème et ils ne comprennent pas pour­quoi tu ne peux pas reti­rer d’argent. Essaye à nouveau et si tu ne peux toujours pas, je t’en enver­rai un Western Union.

Bien que mon amie n’y soit pour rien, je clos la conver­sa­tion assez vite et pas très aima­ble­ment. Je redes­cends dans le hall et demande où je peux trou­ver un autre distri­bu­teur que les deux situés dans la rue. La récep­tion­niste me fait un plan et je pars à la recherche de ces machines à souci. La première n’est qu’à quelques centaines de mètres de l’hôtel, mais le même message m’indique que ma carte est refu­sée. Je peste non pas contre la Chine, mais contre la France ou du moins ma banque malgré que celle-ci soit en fait Hong­kon­gaise. Arri­vé devant le deuxième distri­bu­teur, je ne me fais guère d’illusion, seule la possi­bi­li­té de rece­voir de l’argent expé­diée par mon amie me rendant moins tendu. J’introduis donc à nouveau ma carte, saisi mon code, le montant deman­dé et attend une fois de plus que s’affiche le message deve­nu habi­tuel. Cette sale­té de distri­bu­teur se met en route et au moment où je tends la main pour récu­pé­rer ma carte une fois de plus refu­sé, c’est une trappe qui s’ouvre pour me déli­vrer ces billets si ardem­ment dési­rés.

Cette ouver­ture surprise est pour moi équi­va­lente aux plus beaux des Noëls que j’ai eus dans mon enfance, il fait soleil dans la nuit et je revis. Je rejoins rapi­de­ment mon hôtel, appelle mon amie pour l’informer du dénoue­ment de cette histoire et me couche après avoir pris avec grand plai­sir une douche qui me lave de cette pres­sion accu­mu­lée.

C’est plus tard que je compren­drai les raisons de ces refus succes­sifs. Le premier prove­nait du simple fait que le distri­bu­teur était vide, et ce, en raison de la période. Début avril, les Chinois honorent leurs morts et nombreuses sont les personnes qui retirent de l’argent. Le deuxième est lié au fait qu’il s’agissait d’une banque locale qui ne prend pas en charge les demandes prove­nant de cartes autres que chinoises.

Demain sera un autre jour, et je vais pouvoir enfin me consa­crer plei­ne­ment à mon travail durant les quelques jours où je dois rester dans ce pays.