Pour de nombreux Chinois, l’eldorado reste Shenz­hen

FrFeng est origi­naire de Pékin, mais travaille à Shenz­hen, la capi­tale tech­no­lo­gique du pays. Cette ville, en plus d’avoir une nais­sance peu ordi­naire, est celle où l’on trouve par exemple en Chine la plus forte concen­tra­tion de femmes, dont une bonne partie est venue tenter de rencon­trer un riche indus­triel ou un haut cadre roulant en ruti­lante limou­sine. Cette ville est aussi celle où vous trou­ve­rez le plus grand nombre de personnes propo­sant à longueur de trot­toirs des fausses factures. Domaine réser­vé géné­ra­le­ment à des femmes, elles piaillent du matin au soir leur « fa piao, fa piao »(facture, facture), ne faisant une pause que lors du passage de quelques poli­ciers, repre­nant de plus belle leur chant dès que ceux-ci se sont éloi­gnés de quelques centaines de mètres.

De par son orien­ta­tion dans la haute tech­no­lo­gie, Shenz­hen est égale­ment une des plate­formes de la contre­fa­çon et parti­cu­liè­re­ment pour ce qui concerne la télé­pho­nie mobile. Feng, qui parle un anglais impec­cable est spécia­li­sé dans cette acti­vi­té, et ce, malgré un père mili­taire et un frère dans la police. Ces liens fami­liaux, norma­le­ment signes de probi­té, ne semble pas avoir influen­cé Feng, ou alors lui ont donné au contraire la possi­bi­li­té d’exercer son acti­vi­té en rela­tive tran­quilli­té.

Loin de se limi­ter au seul marché natio­nal, Feng envoie chaque mois des centaines d’appareils vers l’Europe, l’Afrique ou les États-Unis. Si en Chine la loi inter­dit expli­ci­te­ment l’exportation de produits d’occasion ou recon­di­tion­nés, ils sont nombreux à Shenz­hen à se livrer à cette acti­vi­té lucra­tive. La majo­ri­té de ces produits proviennent de Hong Kong où des socié­tés rachètent aux opéra­teurs étran­gers ou fabri­cants les PDA et autres GSM prove­nant des SAV. Les fins de série trouvent là aussi une seconde jeunesse après avoir été soit vendus dans l’état, soit démon­tés afin de récu­pé­rer la carte élec­tro­nique qui vien­dra prendre place dans la coque d’un modèle plus récent.

Si le dernier Nokia ou Moto­ro­la est égale­ment dispo­nible pour les clients qui sont souvent des habi­tués, ce sont dans ce cas soit des copies qui sont propo­sées, soit des cartes « éloi­gnées » des usines offi­cielles. L’électronique d’un appa­reil en cours de vie commer­ciale étant toujours fabri­quée en quan­ti­té suffi­sante pour dispo­ser de pièces de rechange, il est aisé pour un employé bien placé d’en détour­ner un certain nombre pour peu d’avoir dans la place quelques complices fermant les yeux au moment oppor­tun.

Pour Feng, ce n’est donc ni l’approvisionnement, ni les clients qui posent problème, mais de trou­ver les moyens de trans­port pour ache­mi­ner ces produits, tous illi­cites. Contrai­re­ment à ce que beau­coup pour­raient croire, le plus déli­cat s’avère en effet de faire quit­ter le terri­toire chinois à ces marchan­dises. Quelques semaines avant les fêtes de fin d’année sont par exemple pour Feng une période où il cesse tota­le­ment son acti­vi­té, tout envoi ayant de forts risques de se faire bloquer en douanes. Il en est de même au moment de certains anni­ver­saires sensibles où les batte­ries ont du mal à passer les contrôles. Il faut donc à Feng prévoir d’envoyer assez tôt ces pièces « sensibles » en quan­ti­té afin que le client puisse hono­rer à son tour sa commande.

Si Feng prend le risque de voir ses produits saisis à la fron­tière hong­kon­gaise ou au départ de Shenz­hen, c’est parce que le jeu en vaut la chan­delle. Un PDA recon­di­tion­né sera par exemple ache­té 30 euros à son gros­siste pour être reven­du 130 à son client qui lui-même double­ra le prix, ce qui en fin de compte reste­ra une affaire pour le client final. Payé de plus lors de la commande, son stock est nul, ne gérant que les dispo­ni­bi­li­tés en fonc­tion des listes de produits qu’il reçoit de ses divers four­nis­seurs. Même si par malheur pour lui un envoi se trouve saisi, la marge réali­sée sur l’ensemble des ventes lui permet de rester béné­fi­ciaire.

Arri­vé à Shenz­hen il y a un peu plus d’un an, Feng espère pouvoir conti­nuer son acti­vi­té durant encore deux années, après quoi il rejoin­dra sa ville natale pour y ouvrir un restau­rant de stan­ding. Pour préser­ver ses inté­rêts, Feng mène une vie discrète, évitant les lieux où les contrôles de police sont fréquents. Comme il me l’explique, on vient dans cette ville pour faire de l’argent quel qu’en soit la manière, mais peu sont ceux qui y restent pour y vivre dura­ble­ment lorsqu’ils n’en sont pas origi­naires.

Pour de nombreux Chinois, Shenz­hen est la ville où l’on s’enrichit, mais où l’on a rare­ment d’amis, tout juste les rela­tions indis­pen­sables à son acti­vi­té profes­sion­nelle. Ce n’est pas que cette ville soit désa­gréable, mais elle est avant tout un des rares lieux où il est possible pour un Chinois de gagner bien plus en quelques mois ce que l’on peut espé­rer ailleurs en plusieurs années. Tous n’ont bien enten­du pas cette chance et beau­coup en reviennent parfois plus pauvres qu’ils ne sont partis. D’autres n’en reviennent pas, ou après plusieurs années, le temps de purger la peine de prison qui leur a été infli­gée. D’autres encore y meurent dans l’anonymat le plus strict, victimes des mafias évoluant sur ce terri­toire de rêve.

Si Shenz­hen est une ville irréelle de par les raisons de sa créa­tion, elle est sans doute le lieu de Chine où tout est possible, même si cela est très loin d’être à la portée de tout le monde.