Phéno­mè­ne écono­mi­que et social : les bistrots

Pour de nombreux jeunes chinois, la scola­ri­té s’est arrê­tée après le gaokao. Pour d’autres, le diplô­me univer­si­tai­re n’a pas été syno­ny­me de l’emploi si long­temps rêvé. Dans un villa­ge comme celui-ci, s’expatrier dans les gran­des villes est de moins en moins une solu­tion tant la concur­ren­ce est gran­de.

jeunesSans doute en Chine plus qu’ailleurs, la ruptu­re est nette entre les jeunes et les géné­ra­tions plus âgées. Le résul­tat est que ces jeunes vivent en vase clos dont les parois sont faites des réseaux sociaux et de discus­sions dans la rue ou dans un des parcs du villa­ge en réunis­sant une dizai­ne d’amis, ce mot ayant en Chine une impor­tan­ce majeu­re. Parler de l’avenir qu’ils n’ont pas est un sujet prin­ci­pal de discus­sions, le rêve chinois se limi­tant dans ce cas à l’espoir de ne plus être à la char­ge de leurs parents. Cette moti­va­tion est autant dictée par un besoin d’indépendance que par le désir de soula­ger les finan­ces de parents ayant fait d’énormes sacri­fi­ces pour finan­cer la scola­ri­té.

Ces jeunes « désœu­vrés » étant nombreux, ils consti­tuent dès lors un poten­tiel de clien­tè­le malgré des moyens finan­ciers limi­tés. Plutôt que de dépen­ser leur peu d’argent dans un restau­rant tenu par un « vieux », pour­quoi ne pas ouvrir un commer­ce accueillant la clien­tè­le de leur âge ? Dans bien des cas, le projet germe lors d’une de ces discus­sions après qu’un des jeunes ait évoqué la possi­ble mise à dispo­si­tion par ses parents d’un local inoc­cu­pé. Cette gratui­té est un élément déter­mi­nant, le coût des surfa­ces commer­cia­les étant ici comme ailleurs en Chine souvent élevé.

C’est ainsi qu’en seule­ment un an, c’est ouvert une dizai­ne de bistrots. Comme souvent dans ce pays, les rela­tions jouent un rôle majeur lors du finan­ce­ment des aména­ge­ments et l’achat des matiè­res premiè­res. Pas ques­tion « de faire dans le luxe » tant pour des raisons finan­ciè­res que pour respec­ter une certai­ne vision de leur vie. Contras­tant avec les « nouveaux riches » étalant leur train de vie, l’environnement se veut jeune et débar­ras­sé du maxi­mum d’artifices. On vient ici pour discu­ter de ses joies et de ses décep­tions et les clients n’ont par consé­quent pas besoin d’être entou­rés d’un luxe auquel ils ne peuvent accé­der. Le rêve chinois n’est même pas entre­te­nu par l’alcool, les bois­sons se limi­tant à quel­ques jus de fruits et autres bois­sons du même style.

Les reve­nus géné­rés par cette acti­vi­té sont bien enten­du faibles, mais permet­tent à ces jeunes entre­pre­neurs d’exister socia­le­ment. Solu­tion d’attente pour des jeunes qui n’attendent rien, ces bistrots sont des lieux de rencon­tre pour une géné­ra­tion non pas sacri­fiée, mais simple­ment oubliée. Cet oubli, ces jeunes s’en satis­font très bien, d’une part parce qu’ils n’ont pas d’autre choix et d’autre part parce qu’ils se sentent tota­le­ment étran­gers au monde qui les entou­re. Ces bistrots ont égale­ment un rôle de Pôle emploi, les mieux lotis des clients pouvant donner quel­ques pistes et recom­man­da­tions utiles pour trou­ver un emploi.

Si ces jeunes rêvent parfois d’un autre monde et en discu­tent, le poids de la socié­té est tel que leurs espoirs pren­nent fin aussi­tôt fran­chi le seul de la porte les rame­nant à la dure réali­té. Ce ne sont pas des consom­ma­teurs, et donc n’intéressent que peu un systè­me basé sur la consom­ma­tion. Ils vivent dans leur monde comme le font les enfants construi­sant une caba­ne pour s’isoler de l’extérieur. Faute d’avoir à dispo­si­tion des struc­tu­res socia­les pouvant les accueillir ces jeunes créent les leurs, ce qui ne peut qu’élargir un fossé à la taille du pays.