Pauvre­té : comment assis­ter sans détruire ?

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ethnie2Fin 2010, la Chine comp­tait 26,88 millions de pauvres. En 2012, ce chiffre est soudai­ne­ment monté à 128 millions, soit près de 10 % de la popu­la­tion. Cette hausse n’est pas due à une dégra­da­tion subite des condi­tions de vie, mais à l’application des règles inter­na­tio­nales norma­li­sant les statis­tiques. En ce qui concerne les 100 millions de pauvres inté­grés dans le nouveau calcul, ils avaient plei­ne­ment conscience de leur état en le vivant quoti­dien­ne­ment. Cette norma­li­sa­tion n’a pas davan­tage surpris les respon­sables locaux des districts pauvres, ceux-ci exploi­tant parfois à des fins très person­nelles les fonds alloués par le pouvoir central.

carteÀ l’image de très nombreux autres domaines, ce qui était « incon­nu » avant mars 2013 est progres­si­ve­ment révé­lé. En 2010, le gouver­ne­ment central a inves­ti 160 milliards de yuans dans la lutte contre la pauvre­té. Malgré un montant porté à 227 milliards l’année suivante, les résul­tats sont pour le moins déce­vants. Sur les 592 districts clés servant aux études, une dizaine ont connu une évolu­tion de leur situa­tion alors que l’immense majo­ri­té des autres ont stag­né, certains étant même en régression.

Ces médiocres résul­tats prouvent que l’attribution de fonds même impor­tants ne suffit pas à sortir ces popu­la­tions d’une pauvre­té souvent histo­rique. Concen­trée dans les zones abri­tant des mino­ri­tés ethniques, la pauvre­té est en partie asso­ciée à une culture ou du moins une manière de vivre impo­sée par l’environnement géogra­phique. Ces peuples étant éloi­gnées des centres urbains, la moder­ni­sa­tion ambiante a le plus grand mal à les atteindre avec pour prin­ci­pal handi­cap de n’être que peu rentables d’un point de vue commer­cial. Le tourisme étant souvent la seule source de reve­nus, une moder­ni­sa­tion trop pous­sée ou mal conçue a pour impact immé­diat de détruire l’attrait natu­rel de ces lieux. Faute de reve­nus suffi­sants, la plupart des jeunes migrent vers les villes proches ou celles plus éloi­gnées de la côte pour y trou­ver un emploi. Ne restent dès lors que les plus âgés habi­tués à se conten­ter du minimum.

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Inter­vient égale­ment la mauvaise utili­sa­tion des fonds alloués avec des inves­tis­se­ments inadap­tés. Dans la région auto­nome hui du Ningxia, ce sont par exemple 39 millions de yuans qui ont été dépen­sés dans la construc­tion de serres et de hangars. Les agri­cul­teurs ne sachant pas utili­ser et entre­te­nir ces aména­ge­ments faute de forma­tion, une partie de ces construc­tions dune valeur de 6 millions de yuans ont été démo­lies en étant deve­nues gênantes.

Diffi­cile de parler de la Chine et d’argent sans évoquer la corrup­tion. Contrai­re­ment à ce que l’on pour­rait logi­que­ment penser, la pauvre­té de certains districts n’empêche pas les détour­ne­ments. Dans le district auto­nome de Hu La Lacang (Yunnan), le bureau de lutte contre la pauvre­té a préfé­ré construire de nouveaux bureaux avec les sommes allouées qu’en faire profi­ter les popu­la­tions ethniques rési­dentes. Dans le même district, ce sont 659 300 yuans initia­le­ment desti­nés aux étudiants les plus pauvres qui ont permis au respon­sable de ce lycée profes­sion­nel d’augmenter son salaire et celui de ses collaborateurs.

Même en admet­tant que le gouver­ne­ment central impose un cadre strict et de réels contrôles des dépenses aux fonds alloués à la lutte contre la pauvre­té, il reste­ra de nombreux obstacles à fran­chir pour extir­per ces popu­la­tions de leur état actuel. Moder­ni­ser sans détruire, dépla­cer des milliers de familles pour qui le lieu de vie est une barrière vers l’évolution sans pour cela suppri­mer leurs iden­ti­tés cultu­relles, ces deux aspects sont déjà diffi­ciles à résoudre. Ils ne sont toute­fois rien à côté de la prise de conscience de ce qu’est la pauvre­té, qu’il s’agisse de popu­la­tions rurales ou urbaines. Pour une bonne partie de ces pauvres, seule une poli­tique sociale peut les aider tout en résol­vant partiel­le­ment les deux éléments précédents.

Assis­ter les personnes qui en ont réel­le­ment besoin n’a rien de criti­quable et ne peut même qu’honorer une socié­té. Sans qu’il soit ques­tion d’assistanat systé­ma­tique comme il est prati­qué dans certains pays où ces personnes sont en prio­ri­té vues comme des élec­teurs, la Chine doit mettre en place un système social permet­tant à ces compo­santes du pays de vivre dans des condi­tions au moins décentes. Il ne s’agit pas d’envoyer des milliards de yuans dans les régions ethniques pauvres pour se « débar­ras­ser du problème » ou de mettre en scène quelques-uns de leurs membres lors d’un show télé­vi­sé, mais d’assimiler ces diver­si­tés en se gardant de les diluer dans une socié­té de consom­ma­tion à outrance.

La Chine en prend-elle le chemin ? Pas encore …