PAUL VALÉRY – Écrits sur la Chine : une vision prémo­ni­toire ? Par JC Martin

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Chine – Peuple­ment – l’homme fleuve – Fleuve jaune.[foot]Cahier 25, HP, 675.[/foot]

Intro­duc­tion.

spéculationAprès l’arrivée des Jésuites en Chine, à la fin du XVIe siècle, les grands intel­lec­tuels de l’Europe, philo­sophes et scien­ti­fiques, mani­festent un vif inté­rêt pour ce pays. Parmi les plus enga­gés, citons Leib­niz, Voltaire mais aussi, plus tard, Victor Hugo et Baude­laire pour leur prise de posi­tion lors de la destruc­tion du Palais d’Été de Pékin par les troupes euro­péennes.

De son côté, Paul Valé­ry intègre la Chine dans son analyse de l’évolution de nos socié­tés depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Sa luci­di­té est souvent déca­pante, notam­ment lorsqu’il jauge les rencontres entre les civi­li­sa­tions au seul profit des commer­çants, des mili­taires et les mission­naires. Dans Regards sur le monde actuel, plusieurs textes révèlent sa percep­tion de la civi­li­sa­tion chinoise : Avant-propos et, plus direc­te­ment, Le Yalou et Orient et Occi­dent. Poète, dans les Pièces sur l’Art, il livre aussi une certaine admi­ra­tion pour le charme de l’esprit chinois, dans Poèmes chinois. Valé­ry privi­lé­gie les rapports et les dyna­miques des socié­tés euro­péennes et asia­tiques plutôt que de dres­ser un tableau idyl­lique conforme à un esthé­tisme orien­ta­liste. Car, selon lui, l’Europe et ses « vieilles nations supé­rieures »[foot]La Conquête métho­dique, p.983.[/foot] seront en posi­tion de faiblesse pour affron­ter leurs propres modèles d’expansion indus­trielle. L’Histoire d’un monde fini commence.

À partir de ces textes, une grille de lecture est ici présen­tée, pensant qu’elle est suscep­tible d’affiner notre compré­hen­sion de la Chine contem­po­raine, tout en ayant bien conscience que les cita­tions jointes contri­buent à illus­trer toute la pensée de Valé­ry sur l’Europe.

I – La Chine-Monde de Valé­ry

Avec une popu­la­tion repré­sen­tant envi­ron le cinquième de l’humanité, un vaste terri­toire offrant toute la gamme des situa­tions géogra­phiques et clima­tiques, dans les deux direc­tions, la Chine est un véri­table monde en soi : « L’Asie est envi­ron quatre fois plus vaste que l’Europe. La popu­la­tion de la Chine est à elle seule au moins égale à celle de l’Europe. »[foot]Regards sur le Monde actuel, Avant-propos, 926.[/foot]. Il en résulte un certain déta­che­ment par rapport à ses marges géogra­phiques, peu déter­mi­nantes sur sa vie jusqu’à l’apparition des expé­di­tions reli­gieuses et commer­ciales euro­péennes sur ses côtes Est, au XVIe siècle !

Valé­ry en perçoit les fonde­ments, qu’il exprime par la voix d’un lettré chinois dans Le Yalou.

11 – Les fonde­ments de la civi­li­sa­tion chinoise

Depuis le début de son histoire, la Chine est soumise à des forces d’éclatement liées à la diver­si­té de ses compo­santes ethniques, de ses situa­tions géogra­phiques et agri­coles, ainsi qu’aux épreuves lors d’évènements natu­rels tragiques (tels les inon­da­tions et trem­ble­ments de terre). Si l’Europe chré­tienne abou­tit au final à une mosaïque de nations, la Chine, pour­tant bien plus peuplée, a préser­vé jusqu’à nos jours cette unité terri­to­riale et poli­tique.

Dans Le Yalou, le sage chinois de Valé­ry privi­lé­gie la cause éthique de ce succès. Il la rattache à l’héritage de Confu­cius et de Mencius, en insis­tant sur la rela­tion harmo­nieuse et respec­tueuse ‘père-fils’. Dès lors, la conti­nui­té histo­rique est confor­tée, non seule­ment dans une pers­pec­tive indi­vi­duelle, généa­lo­gique, mais aussi en favo­ri­sant la vigueur d’une civi­li­sa­tion bien vivante. Cette rela­tion sous-tend à la fois les germes d’une sagesse et la fier­té de construire un monde atta­ché à son éter­ni­té, l’Empire du Milieu : « Chaque homme d’ici se sent fils et père, entre le mille et le dix mille, et se voit saisi dans le peuple, autour de lui, et dans le peuple mort au-dessous de lui, et dans le peuple à venir, comme la brique dans le mur de briques. Il tient. Chaque homme d’ici sait qu’il n’est rien sans cette terre pleine, et hors de la merveilleuse construc­tion d’ancêtres. Au point où les aïeux pâlissent, commencent les foules des Dieux. Celui qui médite peut mesu­rer dans sa pensée la belle forme et la soli­di­té de notre tout éternelle.[foot]Regards sur le Monde actuel – Le Yalou, 1018.[/foot] »

Cette posi­tion s’inscrit dans un des fonde­ments de la civi­li­sa­tion chinoise, le wulun, ensemble des cinq règles auxquelles tout Chinois doit montrer un atta­che­ment dans son propre quoti­dien. À défaut de ciment reli­gieux, la soli­di­té de l’Empire du Milieu – l’Empire Céleste – dépend d’une constante appli­ca­tion du wulun.

Le deuxième fonde­ment est la langue. Valé­ry trouve avec la Chine une parfaite illus­tra­tion de sa profonde consi­dé­ra­tion pour la langue, ainsi formu­lée : « le Langage est le sang du Corps social »[foot]Cahier 27, 531[/foot]. Poète, il ne peut échap­per à l’attrait décon­cer­tant de la langue chinoise. Lui qui relie le mouve­ment des doigts sur l’instrument de musique à la danse, n’admettrait-il pas que les kanji chinois sont un ballet de la main, du corps et de l’esprit ! Par rapport aux langues latines, la langue chinoise présente une écri­ture dont la construc­tion traduit idées et intel­li­gence de l’esprit. L’acquérir exige un appren­tis­sage labo­rieux et le comprendre semble inac­ces­sible. Pour­tant, le sage chinois lui donne une clé pour comprendre la Chine : il faut entrer dans le monde des Lettrés.

« Mais notre écri­ture est trop diffi­cile. Elle est poli­tique. Elle renferme les idées. Ici, pour pouvoir penser, il faut connaître des signes nombreux ; seuls y parviennent les lettrés, au prix d’un labeur immense. Les autres ne peuvent réflé­chir profon­dé­ment, ni combi­ner leurs informes desseins. Ils sentent, mais le senti­ment est toujours une chose enfer­mée. Tous les pouvoirs conte­nus dans l’intelligence restent donc aux lettrés, et un ordre inébran­lable se fonde sur la diffi­cul­té et l’esprit.[foot]Ibid., 1020.[/foot] »

En contre­point de la perpé­tuelle agita­tion de l’homme euro­péen, le sage chinois offre tout d’abord son éter­nel et mysté­rieux sourire. Pour les Occi­den­taux, cette expres­sion du visage est le plus souvent une source d’agacement car elle est à la fois énigme et protec­tion inté­rieure. Le lettré s’émeut aussi du désordre inhé­rent à la manière de vivre occi­den­tale, de l’attitude face au temps ; il valo­rise la patience qui assure la longé­vi­té et l’acceptation de ce qui à première vue contra­rie alors qu’ainsi la vie s’anime : « J’ai peut-être souri. Sûre­ment à l’ombre des autres regards, j’ai ri. … Mais je voyais et je touchais le désordre insen­sé de l’Europe. Je ne puis même pas comprendre la durée, pour­tant bien courte, d’une telle confu­sion. Vous n’avez ni la patience qui tisse les longues vies, ni le senti­ment de l’irrégularité, ni le sens de la place la plus exquise d’une chose, ni la connais­sance du gouver­ne­ment. Vous vous épui­sez à recom­men­cer sans cesse l’œuvre du premier jour.[foot]Ibid., 1017.[/foot] »

Tel est le cœur de l’enseignement du lettré chinois dans Le Yalou.

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