Pas assez dicta­to­rial mon fils !

Poser

Si ce titre est un pastiche de la publi­ci­té des années 80 pour la Renault Clio, il reflète assez bien une erreur du système chinois qui pour­rait à terme lui être fatal. C’est en effet à cette même époque que Deng Xiao­ping enga­geait un virage poli­tique à 180 ° alors que rien ne l’obligeait à une telle manœuvre périlleuse. Si les Chinois ont plus ou moins suivi cette orien­ta­tion en donnant au chat toutes les couleurs imagi­nables, ce sont à présent les souris qui se font rares*. De plus, si nombreux sont ceux ayant enten­du cet appel, ils sont restés sourds à une deuxième cita­tion de la même personne : « Le fait de s’engager dans le capi­ta­lisme pour­ra en effet enri­chir certains Chinois, mais ne contri­bue­ra abso­lu­ment pas à amélio­rer le niveau de vie de l’écrasante majo­ri­té d’entre eux. »

Avoir voulu à tout prix faire de la Chine un pays indus­triel­le­ment équi­valent des plus riches se révèle progres­si­ve­ment être un échec faisant ressem­bler bien des régions à un remake de Mad Max. L’insécurité alimen­taire, la pollu­tion, la corrup­tion et le besoin de copier ce qui se fait ailleurs ont relé­gué sur les étagères de l’histoire ce qu’a été ce pays par le passé, faisant de bien des Chinois de pales copies d’Occidentaux ne trou­vant toute­fois aucun réel plai­sir dans cette manière d’être.

De presque joyeux malgré les longues périodes de grande misère, le peuple Chinois devient de plus en plus triste au sein d’un mode de vie qui n’est pas le sien, mais qu’il s’est toute­fois lui-même impo­sé. Il y a seule­ment 50 ans, ce peuple ne dispo­sait majo­ri­tai­re­ment de rien et chaque progrès même minime était appré­cié. Aujourd’hui, et à l’image de ses réfé­rences occi­den­tales, les Chinois dési­rent toujours plus, oubliant dès lors les spéci­fi­ci­tés de leur pays.

Si certains ont pu acqué­rir un loge­ment, ce ne sera jamais le cas d’une majo­ri­té dési­rant vivre là où ils sont déjà trop nombreux. Si d’autres, ou les mêmes sont deve­nus proprié­taires de véhi­cules auto­mo­biles, ce ne sera jamais le cas de tous même si l’on écarte les consi­dé­ra­tions finan­cières. En ce qui concerne le premier point, c’est la rare­té des terrains souvent pris sur des terres culti­vables déjà rares qui limitent cet accès à un loge­ment moderne dans le même temps que ces nouvelles construc­tions mettent en péril l’équilibre alimen­taire de tout le pays. C’est en effet là que se trouve une partie de l’augmentation du prix des denrées alimen­taires, celles-ci étant plus rares et plus éloi­gnées des villes ce qui impose des coûts de trans­port élevés.

Lais­ser à chaque famille la possi­bi­li­té d’acquérir au moins une voiture mettrait en danger l’équilibre écolo­gique déjà bien mis à mal par une indus­tria­li­sa­tion aussi inutile que polluante. Pour­quoi inutile ? Parce que ces produc­tions profitent en premier lieu non pas au peuple chinois, mais aux Occi­den­taux qui ont dépla­cé leurs problèmes dans ce pays sans rogner sur leurs marges béné­fi­ciaires, bien au contraire. Les diverses délo­ca­li­sa­tions ont été en effet un excellent moyen de « dépol­luer » à bas coût certains pays que cela porte sur l’aspect envi­ron­ne­men­tal ou social.

Pour l’immense majo­ri­té du peuple Chinois, cette évolu­tion du moment se traduit actuel­le­ment par une régres­sion et il est quelque peu hypo­crite de la part des pays deve­nus « propres » de repro­cher à la Chine ce quelle ne voulait plus chez elle. Si les Chinois sont aujourd’hui les grands déçus de ce virage des années 80, c’est parce qu’ils commencent enfin à se rendre compte du piège qui leur a été tendu et auquel ils se sont complai­sam­ment lais­sé prendre.

Cette prise en compte de la réali­té n’est pas nouvelle et il suffit de regar­der d’un peu plus près et objec­ti­ve­ment les évène­ments de Tianan­men en 1989 pour en être sûr. Derrière la présen­ta­tion très occi­den­ta­li­sée de ce qui a été décrit comme une mani­fes­ta­tion émanant d’étudiants et d’intellectuels, ce sont en fait des milliers d’ouvriers qui ont consti­tué l’essentiel des victimes. Ceux-ci n’étaient pas venus pour deman­der plus de démo­cra­tie, mais que les avan­tages acquis lors de la période précé­dente leur soient resti­tués. Deng Xiao­ping a en effet libé­ra­li­sé (et non libé­ré) la Chine, et pour cela a suppri­mé les loge­ments gratuits, les assu­rances sociales et autres maga­sins d’état qui vendaient à bas coût les bases alimen­taires indis­pen­sables à des personnes jetées du jour au lende­main dans ce monde incon­nu.

Trente ans de réformes plus tard, celles-ci n’ont profi­té qu’à une infime partie de la popu­la­tion, souvent d’ailleurs la même qui tirait un maxi­mum du système précé­dent. Pour se main­te­nir et assu­rer la paix sociale, les diri­geants chinois ont tenu à faire plai­sir à la popu­la­tion en leur distil­lant quelques progrès sociaux, mais là encore à desti­na­tion de ceux qui en avaient le moins besoin. S’agit-il d’une atti­tude déli­bé­rée de la part des diri­geants ? Sans doute pas, mais bien plus d’un manque de moyens qui aurait satis­fait tout le monde au même moment. Il a donc été créé cette classe sociale moyenne qui bien que ne couvrant qu’un cinquième de la popu­la­tion est aujourd’hui deve­nue une réfé­rence pour le gouver­ne­ment en même temps qu’un poten­tiel de clien­tèle pour bien des entre­prises occi­den­tales.

Pour le système poli­tique en place, le but était de faire croire que grâce à la liber­té d’entreprendre frôlant en l’obligation, la réus­site était possible alors que dans les faits elle n’est réser­vée qu’aux quelques élus du sérail sachant entre­te­nir de solides et coûteuses rela­tions avec les vrais déci­deurs. Courir après ce qu’ils n’atteindront jamais, tel a été durant ces trente dernières années l’objectif premier de bien des chinois. Quelque peu fati­gués par cette longue course sans fin et sans réel espoir, ils sont de plus en plus nombreux à s’arrêter au bord du chemin et à enfin se deman­der si leur quête a un sens quel­conque. Une vie sans éclats, tel est la réponse que font bien de ces personnes ayant pour­tant accé­dé aux premiers éche­lons de cette classe sociale moyenne pour­tant si convoi­tée :

« Je suis proprié­taire d’un appar­te­ment confor­table, j’ai ma voiture, mon fils est dans une bonne école, mais je n’ai plus d’amis, car je n’ai plus le temps de les rencon­trer. Je ne vis plus pour moi, mais en fonc­tion de ce que je dois être pour être à la mode : je n’existe plus ».

Pour avoir la paix, les diri­geants chinois et leurs suites provin­ciales et régio­nales ont voulu faire plai­sir à tout prix. Ce prix, c’est celui tout d’abord d’une sélec­tion restreinte profi­tant de ces divers avan­tages, c’est ensuite celui d’un mécon­ten­te­ment venant de la part de ceux-là mêmes qui ont accé­dé à ces appa­rents progrès. Il y a peu, le premier ministre chinois décla­rait : « Le bonheur des habi­tants ne se mesure pas à la hauteur des immeubles construits par les gouver­ne­ments locaux ». Cette consta­ta­tion pleine de bon sens, mais ne restant que de belles paroles, semble aller dans le sens de ce que révèle une enquête réali­sée par l’institut Gallup où il est mis en avant que 94 % des Chinois se consi­dé­raient comme n’étant pas heureux. Même si l’on prend en compte la très grande rela­ti­vi­té de cette notion de bonheur, il n’en est pas moins vrai que nombreux sont les Chinois qui se demandent si un mode de vie qui n’est pas par tradi­tion le leur est une réelle chance.

Il va donc falloir que les diri­geants chinois expliquent avant long­temps que la voie où le pays s’est enga­gé il y a 30 ans n’est visi­ble­ment pas la bonne, discours qui sera diffi­cile à faire passer après les chan­ge­ments surve­nus en 1950 et 1980. La Chine connaîtrait-elle des cycles régu­liers corres­pon­dant à trois décen­nies d’errance sociale et écono­mique, c’est du moins ce que laissent penser les deux dernières périodes. La tâche la plus rude va toute­fois être de convaincre cette classe moyenne arti­fi­ciel­le­ment construite qu’il est temps de redes­cendre de quelques crans, sans pour cela que celle la plus modeste n’ait d’espérance de gravir quelques barreaux de cette échelle à laquelle un grand nombre sont encore cram­pon­nés.

Ce qu’il ressort en tout cas de cette situa­tion, c’est que le système chinois a pêché par manque d’autoritarisme, dési­rant bien plus faire plai­sir qu’imposer une ligne menant à un résul­tat accep­table par le plus grand nombre.

* « Peu importe la couleur d’un chat, ce qui compte, c’est qu’il attrape les souris. » Deng Xiao­ping