On ira tous au para­dis, sauf moi !

On ira tous au paradis, sauf moi !C’est cette année le 4 avril que seront célé­brées les personnes décé­dées. Cette tradi­tion reste tenace en Chine et en supplé­ment d’honorer les défunts, permet de se retrou­ver en famille. À l’image de bien des peuples, les Chinois ont toujours été préoc­cu­pés par cette phase inéluc­table de n’importe quelle vie. En dehors de ce jour spéci­fique du calen­drier, les occa­sions sont nombreuses pour rendre hommage aux dispa­rus, penser à eux pouvant se révé­ler béné­fique lors du passage de la porte menant de la vie sous sa forme humaine à une autre bien plus floue dans ses contours.

Quel que soit son lieu de nais­sance, les deux seuls moments où les êtres humains sont à égali­té sont ceux précé­dant de peu la venue dans ce monde et où on le quitte. Le terme d’égalité pour­tant si souvent utili­sé n’est en réali­té qu’une vaste foutaise en étant large­ment influen­cé par le niveau d’aisance finan­cière de ses parents, le pays où l’on nait et bien d’autres éléments sur lesquels il est bien diffi­cile de peser durant sa vie. Même la démo­cra­tie qui a été initia­le­ment conçue pour rendre les hommes les plus égaux possible a rapi­de­ment bais­sé les bras devant une situa­tion entre­te­nue depuis des millé­naires qui fait que ce sont géné­ra­le­ment les plus fortu­nés à la nais­sance qui le restent par la suite. Il arrive certes de rares loupés qui ont envoyé quelques un des « élus » à un niveau social dont ils ne soup­çon­naient même pas l’existence, mais ils ne sont qu’exceptionnels non par la quali­té des personnes, mais par leur seul très petit nombre. 

Il en est de même devant la mala­die où une personne aisée aura droit aux meilleurs trai­te­ments dispen­sés par les plus grands spécia­listes alors que l’ouvrier devra lui se conten­ter d’un appren­ti chirur­gien. C’est sur lui qu’avant de deve­nir riche en soignant ceux de sa classe sociale, l’externe fina­li­se­ra son appren­tis­sage en rafis­to­lant la jambe de ce maladroit tombé du troi­sième étage d’un immeuble en construc­tion. Une fois sa noto­rié­té acquise grâce aux bonnes fréquen­ta­tions rencon­trées au Lion’s Club local, il répa­re­ra toujours des membres, mais qui seront alors ceux d’un congé­nère ayant fait une brutale chute lors de leur séjour aux sports d’hiver. Cette profes­sion donnant avec les avocats un nombre impor­tant d’élus, c’est souvent vers ce métier bien moins fati­guant que se tournent bon nombre d’entre eux, et para­doxa­le­ment dans les deux cas pas les meilleurs.

Signe d’une égali­té encore à construire, le nombre de repré­sen­tants du peuple issus des couches sociales basses sont des plus rares, non pas pour des raisons de connais­sances, mais de temps à perdre dans le milieu de la poli­tique. Lorsque l’on ne dispose que de faibles reve­nus pour faire vivre toute une famille, ce sont en effet bien plus les heures supplé­men­taires ou le travail au noir qui prennent le dessus sur les récep­tions où il est indis­pen­sable d’être vu. Une autre raison est que ce milieu est un des plus ségré­ga­tion­nistes et n’y sont admis que les membres du sérail, seules quelques rares excep­tions venant confir­mer cette règle non écrite, mais bien réelle.

Heureu­se­ment pour ceux dont la vie n’a été qu’un sacri­fice, l’heure de la mort remet tout le monde à niveau, même si la quali­té du cercueil vient là encore faire la diffé­rence pour ceux qui restent. Pour les deux « allon­gés » les diffé­rences se réduisent pour une fois à néant, le plus amusant étant que celui qui s’est souvent cru d’une nais­sance supé­rieure ne sait pas plus que l’ouvrier ce qui l’attend. S’il croit le savoir par ces fréquentes visites domi­ni­cales à l’église de son quar­tier, les moque­ries de son épouse sur la robe de sa voisine l’ont empê­chait d’entendre la voix de son futur guide, celle du curé ressem­blant à s’y méprendre à celles que l’on entend lors des semaines commer­ciales dans les super­mar­chés.

C’est d’ailleurs grâce au fait que personne ne sait s’il existe quelque chose, et si oui quoi, après la mort que les reli­gions peuvent exis­ter et faire s’entretuer leurs disciples respec­tifs depuis des siècles. Une place au para­dis après celle au premier rang de l’église, du temple, de la mosquée ou de toute autre maison close dans sa concep­tion et la récom­pense suprême et doit donc s’acheter de son vivant, ce qui explique la splen­deur de certains monu­ments à voca­tion commer­cia­le­ment reli­gieuse ou l’inverse.

Pour ma part, et après avoir été croyant par la force de l’éducation paren­tale, cela fait long­temps que j’ai rangé ma soutane d’enfant de chœur, n’ayant aucune dispo­si­tion parti­cu­lière pou ce théâtre. De plus, si j’adore les enfants, je préfère les voir jouer dans une cour d’école que venir se frot­ter à moi en me donnant la jouis­sance inter­dite par un dieu tout puis­sant, mais pas assez pour frei­ner quelques pulsions perverses. Plutôt donc que de comp­ter sur un après dans les nuages, je préfère remplir cet espace-temps qu’est la vie de la meilleure manière possible, soit en tentant déjà d’en comprendre le sens, ce qui n’est pas une mince affaire.