Sexe à pile : mets-toi à poêle, je vais faire une photo !

Ce site a pour objec­tif de rela­ter la vie quoti­dienne des Chinois, c’est-à-dire 99% d’aspects qui peuvent paraître insi­gni­fiants aux forma­tés du cerveau pour qui un pays est obli­ga­toi­re­ment divi­sé en deux parties nommées gauche et droite. Capi­ta­lisme, commu­nisme, fausse idéo­lo­gie poli­tique, les Chinois s’en moquent en s’attachant à ce qui les concerne direc­te­ment. Il en est d’ailleurs de même en France ou ailleurs, mais est le plus souvent recou­vert d’une couche d’hypocrisie et de préten­tion où il est de bon ton de se faire croire que tout indi­vi­du possède un pouvoir au niveau national.

Comme pour toute socié­té dite moderne, c’est la consom­ma­tion qui est au centre de la vie des Chinois. Ils en sont encore aujourd’hui à la phase d’apprentissage, ce qui donne des résul­tats parfois surpre­nants, ce du moins pour le regard exté­rieur d’un étran­ger. Ce qui suit concerne non pas les consom­ma­teurs, mais le person­nel char­gé de « pous­ser à la consom­ma­tion », c’est-à-dire les vendeurs ainsi que leur patron. Si un bon vendeur est en quelque sorte un artiste de son secteur, le metteur en scène qu’est le chef d’entreprise prend un rôle majeur. Il faut savoir qu’en règle géné­rale, le person­nel est ici rétri­bué sur la base d’un fixe, souvent faible, auquel s’ajoute un pour­cen­tage sur les ventes.

Le décor étant plan­té, venons-en au scéna­rio. Il y a quelques jours, un ami Chinois me demande de lui ache­ter un appa­reil photo. Après avoir cerné au mieux ses besoins, je décide de faire un saut à Nanning, le choix local étant assez réduit. La sélec­tion porte sur deux ou trois modèles de bridges (appa­reils photo situés entre le compact et le réflex) de chez Fuji. Arri­vé au centre commer­cial dédié à ces produits, je repère les modèles ciblés dans un des maga­sins. Trois vendeuses sont présentes, le nez plon­gé dans leur Smart­phone, ce qui est habi­tuel à notre époque. Après deux ou trois minutes à regar­der les appa­reils en vitrine et sans qu’aucune des trois char­mantes jeunes filles n’ait réagi, je demande à prendre en main l’un d’eux, et non pas l’une d’elles malgré des physiques atti­rants. Le temps de répondre à un message et une des vendeuses daigne ouvrir la vitrine pour en sortir le modèle convoité.

Aussi­tôt l’appareil remis entre mes mains, elle se rassoit pour pour­suivre sa conver­sa­tion à distance. Ce que je me dis à cet instant se résume à : « Aucune impor­tance, elle n’y connait sans doute rien et ne m’apportera aucun soutien ». Je bascule le bouton « Marche/arrêt » de l’appareil sans succès, les piles n’étant pas instal­lées, ce qui est normal. Je me vois donc dans l’obligation de déran­ger une nouvelle fois la demoi­selle qui récu­père quatre piles posées en vrac dans une boîte en plas­tique. Après deux tenta­tives infruc­tueuses, les piles étant posées à l’envers, je me saisis de l’appareil et des batte­ries sans aucune résis­tance de celle déjà repar­tie sur sa messagerie.

L’appareil émet un bip, mais s’éteint aussi­tôt du fait que les piles sont déchar­gées. J’en informe la jeune fille après avoir hési­té à m’excuser du déran­ge­ment, ce qui la pousse à cher­cher d’autres piles dans les tiroirs du comp­toir. Après cinq minutes de recherche, elle m’annonce qu’elle n’a pas d’autres piles. Je la regarde fixe­ment, non pas agres­si­ve­ment, mais dans une totale incré­du­li­té. Il lui suffi­rait en effet de faire quelques mètres (cinq au plus) pour en trou­ver, ce centre commer­cial étant dédié à tout ce qui est élec­trique et élec­tro­nique. Alors que je suis encore persua­dé qu’elle va réagir, mon regard toujours aussi fixe l’incite à me répé­ter la première réponse : « Déso­lé, je n’ai pas d’autres piles ». En dix ans dans ce pays, j’ai au moins appris une chose qui est de me mettre moins rapi­de­ment en colère, ce dont la vendeuse profite à ce moment précis en évitant l’étranglement. C’est par consé­quent un simple « On se casse » que j’adresse à mon épouse qui ne peut s’empêcher de sourire en consta­tant mes progrès en matière de maîtrise de soi. Ce calme appa­rent n’empêche toute­fois certains commentaires :

― Mais qu’elle est conne cette fille !

― Pour­quoi ? Ce n’est pas elle qui est en faute, mais son patron !

― Comment ça son patron ?

― Ce n’est pas à elle d’aller ache­ter des piles, mais à lui de four­nir ce qu’il faut.

― D’accord, mais c’est idiot comme réac­tion, car elle perd sa commission.

― Elle ne perd rien puisqu’elle n’a rien vendu (logique très chinoise). À la limite, tu aurais pu aller ache­ter les piles puisque c’est toi qui veux essayer l’appareil.

― Je ne vois pas pour­quoi je vais ache­ter des piles pour un appa­reil que je ne suis pas sûr d’acheter.

― Elle a pensé la même chose en se disant qu’elle n’était pas certaine de le vendre. C’est son patron qui est en tort, pas elle.

Soli­da­ri­té fémi­nine ou raison­ne­ment chinois, ces argu­ments ne parviennent que diffi­ci­le­ment à me convaincre, mais j’ai égale­ment appris à tour­ner rapi­de­ment la page.

― Tu veux aller voir dans un autre magasin ?

― Non, c’est bon pour aujourd’hui. Je le comman­de­rai sur Taobao.

En rega­gnant l’arrêt de bus, nous passons devant un maga­sin propo­sant des usten­siles de cuisine. Il y a quelques jours, mon épouse a ache­té une poêle qui a le défaut de ne cuire que les aliments se trou­vant au centre. Cet usten­sile a été ache­té sur mes conseils, la poêle étant de marque Supor, proprié­té du groupe fran­çais Seb, ce qui m’impose doré­na­vant le silence. On entre dans le maga­sin et aussi­tôt une vendeuse s’approche. Mon épouse explique ce qu’elle veut et la jeune fille lui présente trois modèles. Déçue à juste titre par son premier achat, elle insiste lour­de­ment pour se voir garan­tir la quali­té de la poêle. La vendeuse nous invite à la suivre et nous nous retrou­vons dans la cuisine située à l’arrière du maga­sin. Tour à tour, les trois poêles sont testées avec plusieurs aliments, dont des œufs et des légumes. Mon épouse fixe son choix et négo­cie le prix initial de 55 à 45 yuans.

Aussi­tôt sorti du maga­sin, je ne peux m’empêcher d’éclater de rire :

― Qu’est-ce qu’il y a ?

― Pour 55 yuans, la vendeuse consomme du gaz et des ingré­dients alors que pour 3000 l’autre andouille ne va pas ache­ter 4 piles coûtant 10 yuans, soit la remise faite pour la poêle !

― Ce n’est pas le même patron et le person­nel n’a donc pas la même mentalité.

― Ce n’est quand même pas le patron qui a dit aux vendeuses de tester le maté­riel devant les clients ?

― Non, mais c’est lui qui donne la ligne de conduite à tenir. Sans doute que la vendeuse du maga­sin de photo aurait agi de même si elle avait travaillé dans celui-ci.

Cette expli­ca­tion me laisse malgré tout perplexe tant l’accro de QQ avait l’air tota­le­ment ailleurs et très peu inté­res­sée par sa « mission ». C’est donc un « peut-être, mais pas sûr » qui prévaut, même si l’expérience m’a maintes fois prou­vé que rien ne valait un Chinois pour expli­quer les réac­tions parfois surpre­nantes de leurs compa­triotes, ce du moins pour nous étran­gers. La conclu­sion très concrète de cette virée dans la capi­tale de région c’est que j’ai dépen­sé 150 yuans de trans­port pour ache­ter une poêle à 45 yuans. Assez chinois donc comme mode de fonctionnement …