M’sieur, m’sieur, il copie (2)

contrefaçonÀ la fin des années 70, la Chine se retrouve expo­sée au monde après des décen­nies d’un isole­ment forcé. Une écono­mie collec­ti­vi­sée, une indus­trie large­ment dépas­sée, une produc­ti­vi­té inexis­tante contrastent forte­ment avec la phrase de Deng Xiao­ping : « Que le chat soit noir ou blanc, c’est un bon chat s’il attrape des souris ».

Si sortir le pays de cet état arrié­ré est la prio­ri­té des diri­geants, passer de la préhis­toire à l’ère moderne est un véri­table défi, d’autant plus qu’il faut convaincre une popu­la­tion éduquée depuis des siècles dans la soumis­sion, et qui a fini par s’en accom­mo­der n’ayant de toute manière pas d’autres choix. Pour les pays occi­den­taux riches, la Chine est un argu­ment de poids des méfaits du commu­nisme, confor­tant ainsi ses popu­la­tions dans le senti­ment que seuls leurs systèmes sont viables.

C’est à cette époque que cet Occi­dent, pour­tant aupa­ra­vant criti­qué, va deve­nir la réfé­rence à suivre pour les Chinois dési­rant hisser leur pays au niveau de ces nations modernes. Les portes vont donc s’ouvrir, lais­sant entrer tant les capi­taux que ce savoir-faire qui fait terri­ble­ment défaut à ce pays. Tels des maîtres venus ensei­gner à une classe de plus d’un milliard d’élèves, les entre­prises occi­den­tales alors présentes vont deve­nir les nouveaux guides succé­dant à Confu­cius et à Mao.

Pour ces entre­prises ou inves­tis­seurs, il n’est nulle­ment ques­tion d’enseignement, mais d’exploitation d’une main d’œuvre aussi nombreuse que peu coûteuse, qui vient sauver et augmen­ter des marges béné­fi­ciaires en chute libre en raison des coûts sociaux prati­qués dans leurs propres pays. Fabri­quant des produits inac­ces­sibles pour eux, et dont pour certains les ouvriers ne soup­çon­naient même pas l’existence, la Chine va deve­nir ce que certains appel­le­ront le plus grand atelier du monde. Les produits qui ne deman­daient aucune exper­tise parti­cu­lière vont au fil du temps lais­ser partiel­le­ment leurs places à d’autres bien plus sophis­ti­qués, et ce, toujours sous le regard amusé de quelques négriers « nouvelle version », que ceux-ci soit étran­gers ou issus d’une classe de nouveaux nantis chinois ayant dans bien des cas échan­gé leurs costumes révo­lu­tion­naires pour ceux mieux coupés d’une grande marque occi­den­tale.

Dési­rant sans doute démon­trer que les leçons du maître étaient écou­tées et comprises, les Chinois vont donner nais­sance à ce qui va deve­nir l’image de marque de pays, c’est-à-dire la contre­fa­çon. Si ce maître est en effet riche, il est de bon ton de le deve­nir aussi afin de mieux lui ressem­bler, et ainsi rejoindre son niveau si convoi­té. Le besoin d’exister, le profit immé­diat ou du moins rapide vont être ainsi une des appli­ca­tions du dicton du chat cher à Deng Xiao­ping, et les Chinois vont appli­quer à la lettre celui-ci, de la même manière qu’ils ont suivi Mao par le passé.

En supplé­ment de ce désir d’être au plus près de sa réfé­rence et d’un profit sans trop de peine pour certains, ce phéno­mène de copie est encou­ra­gé par plusieurs facteurs dont certains ne font que répondre à une demande exté­rieure à la Chine. Là encore, il faut en effet rele­ver une certaine hypo­cri­sie occi­den­tale lais­sant croire que ce pays inonde ses parte­naires commer­ciaux de contre­fa­çons, alors que ces mêmes produits proviennent dans bien des cas de demandes conscientes de certains clients. Un Nokia dernier modèle ou une cartouche de ciga­rettes étran­gères vendue au quart du prix devrait en effet rendre méfiant les ache­teurs, à moins que ceux-ci n’en soient les initia­teurs.

Ces contre­fa­çons, souvent de quali­té médiocre, sont bien souvent desti­nées à un marché inté­rieur ou le client va dési­rer acqué­rir une de ces réfé­rences occi­den­tales, mais n’en ayant pas les moyens se tourne vers une copie en ayant l’apparence. Un faux Vuit­ton ou un “fake” d’iPhone va en effet dans bien des cas confor­ter une évolu­tion sociale toute rela­tive, et calmer des appé­tits de consom­ma­tion que le pays n’est pas encore en état d’assouvir. C’est en partie avec ces produits que les Chinois ont créé une socié­té miroir de celle du maître, tentant en tout point de lui ressem­bler, et ce n’est sans doute pas leur faute si une mino­ri­té exploite cet état de fait à de toutes autres fins.

Il ne faut pas perdre de vue que la Chine a vécu durant des siècles en presque totale autar­cie, se créant ainsi ses propres règles deve­nues millé­naires, mais égale­ment sa manière de vivre qui est souvent bien éloi­gnée de la nôtre. En entrant dans le cercle des autres nations, les Chinois se trouvent soumis à une espèce d’électrochoc qui a pour effet de les sortir de cette torpeur dans laquelle ce pays vivait, mais qui en contre­par­tie crée cette inco­hé­rence de mouve­ments à laquelle nous assis­tons.

L’entrée de la Chine dans l’OMC était pour ce pays une sorte de recon­nais­sance encore ines­pé­rée vingt ans aupa­ra­vant, pensant un instant que le maître récom­pen­sait les efforts consen­tis durant cette période. Dans les faits, il s’agissait pour un certain nombre de diri­geants écono­miques ou poli­tiques occi­den­taux de mieux contrô­ler un élève ayant à présent des ambi­tions inac­cep­tables, c’est-à-dire égaler et peut-être dépas­ser celui qui était perçu comme étant un ensei­gnant plus ou moins désin­té­res­sé.

Ce malen­ten­du est sans doute l’une des causes des problèmes rencon­trés aujourd’hui, où nous avons d’un côté un élève atten­tif à chaque fait et geste de son précep­teur, et de l’autre un « corps ensei­gnant » qui privi­lé­gie avant tout son salaire, la voca­tion forma­trice ne se révé­lant n’être qu’un argu­ment pour paraître indis­pen­sable. Il est alors inéluc­table qu’un certain nombre de rappels au règle­ment aient lieu, celui-ci ayant été établi sur les bases figées d’un monde bipo­laire, où le maître acquiert son titre non pas par son savoir, mais par simple héri­tage.

Ce sont ces diffé­rences de règles ou d’appréciations que nous verrons dans le prochain article qui tente­ra d’apporter un éclai­rage sur des visions diffé­rentes d’approche, large­ment dues à une culture et des inté­rêts oppo­sés.

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Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La reproduction totale ou partielle des articles de ce site n'est en aucun cas permise sans autorisation.