Liber­té de la presse, la diffi­cile équa­tion chinoise

Bien que la Chine se soit montrée capable de tour­ner la page du collec­ti­visme dans plusieurs domaines, subsistent encore de nombreuses souches héri­tées de ce proche passé. Parmi celles-ci figurent les divers aspects touchant aux liber­tés indi­vi­duelles, au droit d’expression et donc à la presse. S’il n’est pas ques­tion de prendre comme exemple quelques réfé­rences occi­den­tales qui ne sont souvent qu’une couche de vernis sur un bois pour­ri, on peut légi­ti­me­ment se deman­der ce qui incite les auto­ri­tés chinoises à pour­suivre dans cette voie.

Liberté de la presse, la difficile équation chinoiseIl y a quelques jours a été publié un commu­ni­qué à desti­na­tion de la presse chinoise faisant état de l’interdiction d’utiliser les médias étran­gers sans auto­ri­sa­tion. Offi­ciel­le­ment, cette mesure a pour objec­tif de limi­ter les rumeurs et les infor­ma­tions non véri­fiées. Inutile de préci­ser que vue de l’extérieur cette déci­sion a été inter­pré­tée comme une aggra­va­tion de la main­mise du pouvoir sur les médias chinois. S’il appa­raît diffi­cile de trou­ver une autre expli­ca­tion, les respon­sables se montrent par contre bien plus souples avec les réseaux sociaux, ce malgré les quelques dernières entraves comme celle impo­sant de décli­ner son iden­ti­té lors de l’inscription à une des nombreuses plate­formes. Malgré le fait établi que les réseaux sociaux chinois sont une source avérée de rumeurs les plus farfe­lues, le pouvoir semble s’en accom­mo­der. Cette souplesse appa­rente est-elle d’ailleurs réelle ou simple­ment dictée par l’obligation de lais­ser s’échapper le surplus de pres­sion ? Avec plus de 560 millions d’internautes, il appa­rait en effet diffi­cile de conte­nir cette masse, ce même si les éven­tuels contes­ta­taires ne repré­sentent qu’une infime mino­ri­té ayant depuis long­temps leurs comptes Twee­ter et Face­book. La majo­ri­té des inter­nautes chinois étant plus inté­res­sés par les achats en ligne et les histoires d’amour plus ou moins virtuelles, ne subsiste donc plus qu’un « noyau dur » pouvant être aisé­ment surveillé.

En dehors de ces connec­tés offi­cieu­se­ment auto­ri­sés à fran­chir les fron­tières, c’est l’immense majo­ri­té de la popu­la­tion qui est conte­nue dans le parc surveillé de près par des bergers char­gés d’éviter toute entrée d’animaux jugés comme nuisibles. Para­doxa­le­ment les Chinois sont globa­le­ment bien infor­més des évène­ments exté­rieurs au travers des nombreux jour­naux télé­vi­sés et de la presse papier ou en ligne. Si l’immense majo­ri­té des infor­ma­tions natio­nales et inter­na­tio­nales sont ainsi livrées au public, cette diffu­sion est souvent déca­lée de quelques heures, sans doute le temps d’obtenir le feu vert indis­pen­sable. C’est ainsi que lors des « révo­lu­tions arabes » certains mots ont été tempo­rai­re­ment censu­rés avant d’être à nouveau auto­ri­sés. Bien évidem­ment les grands médias occi­den­taux et quelques blogueurs alignés se sont jetés sur ce cadeau des auto­ri­tés chinoises en se gardant bien de complé­ter ce qu’ils affichent être de l’information.

La ques­tion n’est pas de savoir si la situa­tion est réel­le­ment meilleure ailleurs avec des person­nels non pas direc­te­ment sala­riés des poli­tiques, mais de patrons poli­ti­que­ment influents. Tenter de comprendre ce besoin de réten­tion que l’on retrouve dans quasi­ment tous les systèmes à base commu­niste est par contre nette­ment plus enri­chis­sant que n’importe quel « buzz » jour­na­lis­tique réali­sé sur commande. L’image renvoyée par le miroir du système se devant d’être la plus parfaite possible afin de valo­ri­ser les diri­geants, les angles sont fine­ment arron­dis. Concer­nant cet aspect bien réel, il s’agit de pure propa­gande à desti­na­tion de la popu­la­tion chinoise. Les sites d’information en Chinois et réel­le­ment neutres étant raris­simes, l’immense majo­ri­té de la popu­la­tion se contente de ce qui lui est donné par ce son unique venant rempla­cer l’unicité des dépêches d’agences reprises à l’infini par les médias se disant libres et indé­pen­dants. Si la barrière de la langue est un obstacle, une autre évidence est qu’en dehors de ce qui touche au quoti­dien, les Chinois se montrent peu inté­res­sés. Manque d’éducation ? Sans doute un peu, mais est-ce que le sens critique s’enseigne ? Si lors de discus­sions privées les jeunes géné­ra­tions se montrent plus acides, leur raison­ne­ment est souvent sans prise directe avec la réali­té en étant persua­dés que « l’herbe est plus verte ailleurs ». Les Chinois sont-ils forma­tés par ces années d’informations filtrées ? Là encore oui sans doute un peu, mais guère plus que le fran­çais qui ne lit qu’un seul média en y trou­vant les éléments qu’il a envie de lire et non pas ceux pouvant le faire douter de ses idées égale­ment précon­çues. Contrai­re­ment aux élec­teurs occi­den­taux, bien peu de Chinois se jugent à la hauteur pour donner leur avis, voire leurs conseils, sur la marche du pays. À ce sujet, il est d’ailleurs assez surpre­nant de consta­ter le cercle très fermé des poli­ti­ciens de métier alors que des milliers de brico­leurs sont persua­dés qu’ils feraient mieux.

Pour en reve­nir à la Chine, on peut égale­ment penser que les diri­geants consi­dèrent que certaines infor­ma­tions brutes risquent de faus­ser l’appréciation d’un problème si elles ne sont pas complé­tées. C’est en tout cas dans ce sens que vont les expli­ca­tions avec le désir de sépa­rer le vrai du faux de l’information. Ce qui donne aux démo­cra­ties l’impression d’une certaine liber­té est juste­ment le contraire avec des infor­ma­tions publiées en vrac et dont une partie est ensuite démen­tie, le reste des fausses annonces mourant en n’étant plus exploi­tées par les « profes­sion­nels », même si certaines salissent des personnes ou un pays. Il s’agit de deux chemi­ne­ments tota­le­ment oppo­sés et c’est sans doute cette oppo­si­tion qui est à l’origine des critiques de la part des « démo­crates » à qui incombe le rôle de filtrer ce qu’ils lisent, regardent ou écoutent. Cela signifie-t-il pour autant que les pays où s’exerce une rela­tive liber­té de la presse sont peuplés d’habitants possé­dant un pouvoir d’analyse supé­rieur à celui des Chinois ? Rien de moins certain si ce n’est une certaine habi­tude à être confron­tée à des sources donnant des résul­tats souvent très diffé­rents. C’est ainsi qu’un lecteur atti­tré d’un média gobe­ra sans trop de peine tout ce qui lui est propo­sé sans pour cela aller voir ailleurs ce qui en est dit. Il faut ajou­ter que la tendance actuelle étant au sensa­tion­nel et au sordide, forcer le trait a pour effet d’attirer un maxi­mum de lecteurs.

Dans l’immense majo­ri­té des cas, les infor­ma­tions publiées sont celles qui sont là aussi auto­ri­sées par le pouvoir qui dans ce cas n’est simple­ment pas direc­te­ment poli­tique. Le laitier de Giscard d’Estaing, la fille cachée de Mitter­rand, les saute­ries de DSK, tout cela ne s’est appris que lorsque la vanne a été ouverte, aucun jour­na­liste ne s’étant risqué à une enquête. Vie privée me direz-vous ! Oui, mais dès lors ces histoires doivent rester privées jusqu’au bout et ne pas servir de source de reve­nus à posté­rio­ri. Entre le « ferme là » impo­sé par le pouvoir chinois et le « pas main­te­nant et sans doute jamais » dicté par les chefs de rédac­tion des médias occi­den­taux, la diffé­rence est très loin d’être aussi impor­tante que certains ne le laissent entendre. Il en est ainsi pour les CDD ou CDI de la presse fran­çaise en Chine qui ne font leurs besoins que là et quand ils doivent les faire. Comme pour les jour­na­listes chinois alors ? Oui tout à fait, mais avec la diffé­rence qu’eux ne se font aucune ne fausse illu­sion et n’en donnent surtout aucune. Comme leurs homo­logues fran­çais et de la même manière que n’importe quel sala­rié dans le monde, un jour­na­liste doit appli­quer la ligne impo­sée par sa direc­tion ou démis­sion­ner. Comme il est aisé­ment consta­table, les démis­sions sont raris­simes avec un trou­peau très domes­ti­qué, seul le placard venant sanc­tion­ner ceux s’étant écar­tés de la « ligne éditoriale ».

De son côté la Chine se livre à sa danse favo­rite faite de trois pas en avant et de deux en arrière. Les avan­cées sont par consé­quent minimes pour peu qu’un objec­tif précis soit défi­ni. Un peu plus ou un peu moins de liber­té pour la presse étant en partie une affaire d’interprétation, celle chinoise s’appuie depuis quelque temps sur les réseaux sociaux pour extraire ensuite sa matière. Plus diffi­ci­le­ment contrô­lables qu’une rédac­tion offi­cielle et struc­tu­rée, ces plate­formes sont deve­nues des éléments essen­tiels en publiant des infor­ma­tions qu’aucun média n’aurait osé mettre sur la table, ce quelque soit son pays d’origine. C’est ensuite devant le fait accom­pli que le pouvoir se voit forcé de réagir, ce qui en résu­mé ressemble bien plus à la démo­cra­tie que les zones de commen­taires de certains médias où la hache de la modé­ra­tion vient couper la tête à tout empê­cheur de tour­ner en rond. Malgré tout les auto­ri­tés chinoises ont encore de gros progrès à faire en matière de liber­té que celle-ci soit indi­vi­duelle ou liée à la presse sous toutes ses formes. Si la presse au service du pouvoir a ses évidentes limites, celle plus privée n’a jamais fait ses preuves, ce qui signi­fie simple­ment qu’aucune solu­tion idéale n’a encore été trou­vée ou exploi­tée. Tous les espoirs sont donc permis, du moins pour ceux ayant conscience des réelles limites impo­sées par le pouvoir quel qu’il soit.