Les vins fran­çais en Chine aux XIXe – début XXe siècles. Par JC Martin

Préc.1 de 7Suiv.

chinePendant que les Anglais concen­trent leur poli­ti­que sur une domi­na­tion écono­mi­que et mili­tai­re, les Fran­çais pren­nent une voie plus paci­fi­que avec l’exportation de leurs produits-clés, le vin et les eaux-de-vie. Les rela­tions franco-chinoises sont ici trai­tées à partir de deux exem­ples concrets, le projet de créa­tion d’une Compa­gnie commer­cia­le d’Extrême-Orient, au milieu du XIXe siècle, tel qu’il est décrit par Itier, direc­teur des doua­nes et membre de l’Ambassade fran­çai­se en Chine, et, plus tard, de 1910 à 1930, l’engagement commer­cial d’une entre­pri­se bour­gui­gnon­ne, Maison Lupé-Cholet, sur le marché inté­rieur chinois.

La percep­tion des vins fran­çais en Chine au milieu du XIXe siècle.

Au cours de ses voya­ges et de ses longs séjours en Chine, de 1843 à 1846, Itier obser­ve avec rigueur les habi­tu­des alimen­tai­res asia­ti­ques. Le vin est offert en signe de conci­lia­tion : « On offrit aux offi­ciers cochin­chi­nois quel­ques verres de vin du Rous­sillon et du muscat de Fron­ti­gnan qu’ils paru­rent savou­rer, car ils en rede­man­dè­rent. » Par contre, les vins rouges bus au cours des repas de la mission n’ont pas le même attrait : « le chef du villa­ge se lais­sa tenter par mon offre, et saisis­sant le verre que je lui tendais, il en fit dispa­raî­tre le conte­nu tout entier dans son gosier en criant à plusieurs repri­ses tôt, tôt, bon, bon, y ajou­tant un geste de la main qui expri­mait tout le bien-être que devait ressen­tir l’estomac ; mais l’arrière-goût du vin lui avait déplu car il fit la grima­ce convul­si­ve d’un homme qui vient d’avaler une méde­ci­ne. »

Après avoir vécu de telles expé­rien­ces, Itier peut affir­mer avec justes­se que le compor­te­ment des Chinois est à l’opposé de celui des consom­ma­teurs euro­péens, qui eux, depuis des siècles, savent recon­naî­tre la quali­té élabo­rée dans leurs vigno­bles : « L’étude du marché chinois présen­tait, sans contre­dit, au point de vue des place­ments des vins, plus de diffi­cul­té que tout autre. Les Chinois ne consom­ment pas de vins propre­ment dits ; or, nos vins de Bordeaux, de Bour­go­gne et du Midi, deman­dent, pour être appré­ciés à leur valeur, un palais exer­cé à se rendre comp­te de leurs saveurs parti­cu­liè­res, sui gene­ris ; saveurs très compli­quées, qui résul­tent d’un mélan­ge en d’heureuses propor­tions, du prin­ci­pe âpre et de l’arôme. »

Après ce constat, deux options se présen­tent à ses yeux : soit satis­fai­re ce goût pour le sucré, soit parve­nir à impo­ser une bois­son à mi-chemin entre la liqueur et les alcools, forts appré­ciés par les Chinois. La premiè­re action consis­te à offrir nos vins doux et liquo­reux renom­més depuis des siècles en Euro­pe.

« Aussi tous les membres de l’ambassade de Chine ont-ils eu l’occasion de remar­quer que le vin de Cham­pa­gne mous­seux et sucré, le Fron­ti­gnan, le Lunel, en un mot, les vins doux et les liqueurs plai­sent beau­coup aux Chinois, et, pour me servir de l’expression du rapport de la délé­ga­tion commer­cia­le : qu’ils boivent avec plai­sir et y revien­nent volon­tiers. »

Quant aux autres vins de crus, Itier juge néces­sai­re de dépas­ser toute indi­gna­tion ethno­cen­tri­que « lors­que nous eûmes acquis la convic­tion que partout les peuples de la Chine, de la Cochin­chi­ne, du Japon et de l’Océanie, trou­vaient détes­ta­bles ces déli­cieux vins de Bordeaux, de Bour­go­gne et du Midi, l’honneur de nos celliers et la joie de nos tables. »Il faut parve­nir à vain­cre cette répu­gnan­ce toute orien­ta­le, en trou­vant les moyens de créer une habi­tu­de de consom­ma­tion favo­ra­ble aux impor­ta­tions :

« La premiè­re condi­tion pour trou­ver bons les vins rouges, c’est d’avoir l’habitude d’en boire ; chacun sait en effet que les person­nes qui, parmi nous, n’en font pas un usage habi­tuel, les boivent avec répu­gnan­ce, quel­le qu’en soit d’ailleurs la quali­té. »

Dès lors, la répon­se rési­de dans l’alcool du vin : « la douce chaleur qu’ils procu­rent à l’intérieur renfer­me une de ces sensa­tions de bien-être que recher­chent tous les peuples et parti­cu­liè­re­ment les Chinois. Ils la trou­vent déjà dans l’eau-de-vie de grain qu’ils consom­ment en gran­de quan­ti­té à leur repas. »

A partir de cette appro­che duale, la stra­té­gie commer­cia­le reste à mettre en place : « Nos vins doux et nos liqueurs étaient déci­dé­ment accep­tés avec empres­se­ment ; il restait à déter­mi­ner dans quel­les condi­tions et surtout à quels prix ils devaient se présen­ter sur le marché chinois pour entrer dans la consom­ma­tion, soit en concur­ren­ce avec les produits indi­gè­nes simi­lai­res qu’ils seraient desti­nés à rempla­cer, soit en créant des besoins nouveaux auxquels ils donne­raient satis­fac­tion. »


Préc.1 de 7Suiv.