Les Scien­ces au cœur des rela­tions sino-européennes aux XVIIe et XVIIIe siècles (par JC Martin)

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sciencesAu-delà de la descrip­tion déjà riche des échan­ges sino-européens aux XVIIe et XVIIIe siècles, les ouvra­ges les plus utili­sés pour déga­ger ici quel­ques lignes de force de ce sujet sont les suivants. Tout d’abord, l’Histoi­re de la Scien­ce – Ency­clo­pé­die de la Pléia­de (1957) pour essen­tiel­le­ment ses chapi­tres La vie scien­ti­fi­que, La pensée scien­ti­fi­que, L’Astronomie, Les Mathé­ma­ti­ques. Sur la Chine, les publi­ca­tions rete­nues en premier sont celles de Benja­min Elman : On Their Own Terms, Scien­ce in China, 1550–1900 (2005) et A Cultu­ral Histo­ry of Modern Scien­ce in China (2006) ainsi que les publi­ca­tions de l’Institut Mateo Ricci de Macao, ses ouvra­ges et sa revue trimes­triel­le Chine­se Cross Currents, animée par Yves Camus (s.j.). De son côté, l’Académie chinoi­se des Scien­ces offre des inter­pré­ta­tions histo­ri­ques indis­pen­sa­bles, mais d’accès diffi­ci­le. Cet essai de synthè­se se conten­te donc d’être une simple ouver­tu­re vers ces rapports cultu­rels.

Intro­duc­tion

Avec l’accueil des Euro­péens au XVIIe siècle, la Chine doit faire face à un défi majeur : comment maîtri­ser l’évolution de sa propre iden­ti­té dans le cadre d’une dyna­mi­que scien­ti­fi­que impul­sée par une élite intel­lec­tuel­le étran­gè­re ? L’Europe, jusqu’alors discrè­te en Asie, rencon­tre une civi­li­sa­tion chinoi­se millé­nai­re, fière de sa cultu­re et de son rayon­ne­ment en Asie, et dont les savoirs brillants s’inscrivent dans une tradi­tion utili­ta­ris­te des scien­ces. Dans ce face à face paci­fi­que, deux mondes convain­cus de leur supé­rio­ri­té agis­sent avec une certai­ne fines­se et souples­se pour appli­quer deux stra­té­gies de rela­tions et d’échanges confor­mes à leur volon­té d’orienter les savoirs scien­ti­fi­ques vers le renfor­ce­ment de leur civi­li­sa­tion.

Conscient de l’enjeu, les Empe­reurs chinois en person­ne, et le premier d’entre eux Kangxi, sont en premiè­re ligne, non pas comme chefs mili­tai­res mais comme penseurs et acteurs dans une stra­té­gie globa­le. Perce­vant l’intérêt de cette stimu­la­tion euro­péen­ne, ils défi­nis­sent les objec­tifs et les moda­li­tés des apports scien­ti­fi­ques exté­rieurs pour conso­li­der sa propre dynas­tie, et ils les maîtri­sent pour confor­ter le déve­lop­pe­ment de la civi­li­sa­tion chinoi­se. Cette forte impli­ca­tion s’appuie sur une élite de Lettrés sensi­bles au déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel de l’Europe.

De son côté, l’Europe mande ses missions catho­li­ques pour convain­cre la Chine de la justes­se de sa vision messia­ni­que et univer­sa­lis­te du monde, autour d’un foyer spiri­tuel et poli­ti­que, Rome. L’étroite imbri­ca­tion des idéaux reli­gieux et du déve­lop­pe­ment des savoirs scien­ti­fi­ques de cette époque permet­tent de struc­tu­rer une stra­té­gie jouant sur la cultu­re de la curio­si­té chinoi­se. Les Jésui­tes sont les grands acteurs de cette poli­ti­que, profi­tant de la forte expan­sion des scien­ces en Euro­pe pour inté­grer leur diffu­sion dans une évan­gé­li­sa­tion.

Mais l’accès à la Cour Impé­ria­le est condi­tion­né par l’attitude et la récep­ti­vi­té des Jésui­tes vis-à-vis de deux pôles sur lesquels veille l’Empereur : les Rites et les cinq rela­tions socia­les de base – le wulun – d’une part, et, l’Origine de l’Homme et de ses savoirs. Conscients de l’échec de tout rejet sans appel des doctri­nes chinoi­ses, les Jésui­tes sont enclins à trou­ver des solu­tions en fonc­tion des résis­tan­ces chinoi­ses et de l’opportunité d’évangélisation. La poli­ti­que dite d’accom­mo­da­tion’ est parti­cu­liè­re­ment subti­le sans alté­rer les fonde­ments reli­gieux catho­li­ques. Ainsi, traitent-ils la ques­tion des Rites et du wulun avec une certai­ne habi­le­té ; mais la recon­nais­san­ce impé­ria­le s’accompagne d’une violen­te criti­que au sein même de leur commu­nau­té chré­tien­ne en Euro­pe. Par contre, les tensions restent toujours vives et traver­sent systé­ma­ti­que­ment les rela­tions sino-européennes sur la ques­tion des origi­nes de l’Homme et des Savoirs scien­ti­fi­ques. Les deux mondes reven­di­quent leur vision de la créa­tion de l’Homme : l’Europe à travers la Bible et la Chine par sa percep­tion cosmi­que de l’Univers, avec l’Empereur Fils du Ciel. Quant aux savoirs, les scien­ces euro­péen­nes se foca­li­sent sur les mathé­ma­ti­ques, ce qui entraî­ne tant les Chinois que les Euro­péens dans une reven­di­ca­tion d’origine, pour justi­fier et s’approprier les bases du progrès scien­ti­fi­que.

Dans ce contex­te d’équilibre en perma­nen­ce insta­ble pour les Jésui­tes, mais aussi pour l’Empereur soucieux d’éviter toute ruptu­re avec son élite tradi­tion­nel­le, les Lettrés, les Jésui­tes assu­rent alors aux XVIIe et XVIIIe siècles la diffu­sion des scien­ces euro­péen­nes selon les canons de la doctri­ne de la Compa­gnie de Jésus et selon aussi leurs propres accès aux savoirs euro­péens en construc­tion.

Le dérou­le­ment des échan­ges scien­ti­fi­ques fait appa­raî­tre le rôle préémi­nent de l’Empereur lui-même, confor­mé­ment à la doctri­ne céles­te de l’Empire du Milieu. À des niveaux varia­bles, l’Empereur est à la fois curieux et érudit, en contact étroit avec les savants ; Kangxi est de tous le plus compé­tent. Le choix des disci­pli­nes est du domai­ne impé­rial, d’où une forte cohé­ren­ce avec les fonde­ments iden­ti­tai­res chinois. L’astronomie, par ses liai­sons avec les Rites et les acti­vi­tés nour­ri­ciè­res agri­co­les, ainsi que la carto­gra­phie sont donc en premiè­re place. L’empereur veille au main­tien de l’harmonie entre les caté­go­ries de l’élite, des Lettrés tradi­tio­na­lis­tes aux nouveaux savants moder­nis­tes. Sous cette tutel­le récep­ti­ve à l’innovation, les Jésui­tes s’activent à la diffu­sion des savoirs scien­ti­fi­ques euro­péens, progres­si­ve­ment déca­lés par rapport aux avan­cées concep­tuel­les en cours en Euro­pe.

À leur arri­vée en Chine, les Jésui­tes dispo­sent d’un savoir scien­ti­fi­que en plei­ne expan­sion. L’étude des scien­ces reçoit un accueil favo­ra­ble de la part des chefs d’État euro­péen. La gran­de muta­tion est le posi­tion­ne­ment central des mathé­ma­ti­ques, avec la mise sous forme numé­ri­que des phéno­mè­nes physi­ques jusqu’alors simple­ment obser­vés. L’astronomie, qui occu­pe une place impor­tan­te en Chine, est alors la disci­pli­ne sur laquel­le se concen­trent les apports scien­ti­fi­ques euro­péens. Les Jésui­tes appor­tent leur vision du monde, faisant fi des nouvel­les théo­ries de Coper­nic notam­ment, pour rester en accord avec leurs dogmes aris­to­té­li­ciens. Leurs actions en matiè­re de géogra­phie terres­tre sont rendues déli­ca­tes en raison de leurs premiè­res cartes de l’univers, avec le problè­me du posi­tion­ne­ment de l’Empire du milieu, mais, ensui­te, elles s’intègrent bien dans les projets poli­ti­ques impé­riaux. La numé­ri­sa­tion de l’espace avec les calculs de lati­tu­de et de longi­tu­de suivra. En consé­quen­ce, les mathé­ma­ti­ques occu­pent la premiè­re place dans la dyna­mi­que scien­ti­fi­que chinoi­se, avec deux voies de sini­sa­tion possi­bles : la démons­tra­tion de l’antériorité des mathé­ma­ti­ques chinoi­ses ou la synthè­se avec les apports euro­péens.

Tel est le fil conduc­teur de l’approche des rela­tions scien­ti­fi­ques sino-européennes aux XVIIe et XVIIIe siècle induits par ces lectu­res et en cours de forma­li­sa­tion.

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