Les poli­ciers du Commerce, un des éléments de la paix sociale

Eaux

Si j’étais jour­na­liste, je vous dirais que sur la photo vous pouvez voir à droite des mani­fes­tants dégui­sés en passants et à gauche des poli­ciers distri­buant la propa­gande du parti unique. Mais n’étant pas rému­né­ré à la pige ou même corres­pon­dant perma­nent d’un média quel­conque, je vais me conten­ter de la réali­té.

Les personnes en civil sont de réels passants comme il en existe plus d’un milliard en Chine et les uniformes sont ceux portés par des fonc­tion­naires du Minis­tère du Commerce. Il faut savoir qu’en Chine bien des agents de l’État portent une tenue à quelque chose près iden­tique, seuls les insignes distin­guant souvent une admi­nis­tra­tion d’une autre. C’est d’ailleurs ce paysage peuplé de personnes en uniformes qui fait croire aux touristes que la Chine est maillée de poli­ciers, alors qu’en fait ces personnes dépendent d’administrations très diffé­rentes.

Ceux présents sur la photo sont donc l’équivalent de ceux de la DGCRF, enten­dez par là Direc­tion Géné­rale de la Concur­rence, de la Consom­ma­tion et de la Répres­sion des Fraudes. Leur rôle est à peu près semblable, mis à part que l’on est en Chine et que même sans connaître parfai­te­ment les us et coutumes, vous pensez que ces fonc­tion­naires sont submer­gés de travail. Le travail effec­ti­ve­ment est bien présent et le contrôle de seule­ment un quar­tier d’une ville de petite impor­tance pour­rait souvent suffire à dres­ser plus de procès-verbaux que ceux rédi­gés par leurs homo­logues fran­çais en un an dans tout le pays. Dans un pays où ache­ter un DVD origi­nal vaut une place au Guin­ness des records et où les balances des marchands de fruits et légumes sont on ne peut plus géné­reuses, les raisons d’intervenir sont nombreuses et ne néces­sitent que rare­ment une longue et diffi­cile enquête.

Mais en y réflé­chis­sant quelque peu, on peut se deman­der ce qui fait que les fraudes sont si nombreuses vu le nombre de fonc­tion­naires char­gés de contrô­ler les commerces et éven­tuel­le­ment de faire corri­ger « les erreurs », d’autant plus que plusieurs sites Inter­net permettent aux clients mécon­tents de dépo­ser leurs plaintes, ceci en supplé­ment du numé­ro d’appel qui est le 315. Les textes de loi quant à eux sont pour une fois présents et ne demandent qu’à être appli­qués. On a donc tout ce qu’il faut pour que la Chine soit un pays à peu près « propre », la perfec­tion n’étant pas de ce monde.

Mais voilà, ça ne fonc­tionne visi­ble­ment pas, un peu comme si quelque chose empê­chait cette énorme machine de démar­rer. Ce grain de sable qui bloque cette superbe admi­nis­tra­tion peut se résu­mer à un mot télé­com­mande. Non pas que les agents du Commerce soient en fait des robots, mais ils obéissent aux ordres de ceux qui appuient sur les commandes : Marche, Arrêt, ce maga­sin, non pas celui-ci, pas en ce moment, etc. Ceux qui actionnent ces manettes sont soit des supé­rieurs hiérar­chiques, soit des cadres locaux dont une rela­tion s’est plainte de la mauvaise quali­té d’un produit parti­cu­lier ache­té dans tel maga­sin. Dans ce cas précis, le commer­çant va se voir éplu­cher tant son stock que les factures, le tout se termi­nant par une amende plus ou moins « négo­ciable ». L’actualité influe égale­ment sur l’activité de ces fonc­tion­naires, par exemple lors de l’affaire du lait conta­mi­né où ils étaient épau­lés par leurs confrères des affaires sani­taires. N’ayant bien enten­du aucun pouvoir judi­ciaire, lors de contrôles d’envergure, c’est alors la police qui vient prêter main-forte. Dans cette admi­nis­tra­tion, pas d’initiatives malheu­reuses, on regarde, on apprend et en fin de carrière on enseigne aux nouveaux venus un système qui peut paraître pour nous occi­den­taux pour le moins bizarre.

Tota­le­ment inef­fi­cace penserez-vous ! Eh bien non. Il faut en effet prendre en compte bien d’autres éléments que le seul côté répres­sif visant à unifier ce secteur du commerce en lui impo­sant des règles uniformes. D’une part ce n’est pas dans la culture locale, et d’autre part vient se gref­fer une dimen­sion sociale sans doute contes­table, mais bien réelle. Ayant plusieurs amis dans cette admi­nis­tra­tion, je les ai ques­tion­nés sur leur acti­vi­té pour le moins passive ou cyclique et la réponse va dans le sens où s’ils devaient saisir tous les objets contre­faits ou d’une quali­té douteuse, cela revien­drait à priver de travail un quart de la popu­la­tion, ce qui engen­dre­rait des désordres sociaux. Ce sont donc unique­ment les « têtes qui dépassent » qui sont coupées, sous-entendus ceux dépas­sant des limites fixées tant arbi­trai­re­ment qu’en fonc­tion des rela­tions.

Envoyer par exemple quelques fonc­tion­naires chez un concur­rent semblant prati­quer des prix très bas en raison d’un appro­vi­sion­ne­ment douteux contri­bue à son élimi­na­tion même tempo­raire, et ce, en même temps qu’à un nettoyage partiel du paysage commer­cial. Dans les grosses affaires récentes, on peut citer celle concer­nant Wal-Mart et Carre­four accu­sés à raison de trom­pe­rie sur l’étiquetage, tout en sachant que leurs concur­rents locaux pratiquent de la même manière, mais sont bien moins média­ti­sés.

Les « hommes et femmes » du 315 ont égale­ment une mission infor­ma­tive auprès du grand public, le but étant d’informer la popu­la­tion sur les normes mini­mums à exiger et sur les diverses fraudes du moment, ce qui se révèle toujours utile. Ces fonc­tion­naires du Minis­tère du Commerce ont égale­ment leur jour dédié qui est 15 mars soit le 3.15. Lors de cette grande, jour­née, dépliants, réunions d’information sont offerts au public en supplé­ment d’un spec­tacle comme les Chinois savent si bien les orga­ni­ser. Je revien­drai d’ailleurs sur ce sujet dans exac­te­ment une semaine, puisque nous serons alors le 3.15.