Les migra­tions, causes des premiers désastres écolo­giques en Chine (I)

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Les déséqui­libres envi­ron­ne­men­taux sont pour une bonne part impu­tables à une seule compo­sante de la planète qu’est l’être humain. Ce grain de sable venu pertur­ber le fonc­tion­ne­ment d’un système natu­rel proche de la perfec­tion est souvent asso­cié au déve­lop­pe­ment de l’ère indus­trielle et donc des derniers siècles. S’il est vrai que la pollu­tion est un aspect direc­te­ment lié à l’exploitation indus­trielle de certaines ressources natu­relles et humaines, les déséqui­libres écolo­giques dus à la présence de l’homme ont débu­té il y a bien plus long­temps. En Chine, ce sont les migra­tions massives de popu­la­tions qui ont été à l’origine de ce qui peut être sans exagé­ra­tion nommé désastres avec de nombreux effets visibles de nos jours parce que diffi­ci­le­ment réversibles.

henanIl en est ainsi des milliers de membres de l’ethnie Zhuang origi­naires du Henan. Le pouvoir des Hans débor­dant sur les régions situées de part et d’autre du fleuve jaune, les chefs de tribus dès lors privés d’une bonne partie de leur pouvoir incitent leurs compa­triotes à fuir le modèle de socié­té que veulent impo­ser les Hans. A cette époque, la région du Guangxi est très peu peuplée en raison de l’hostilité de son envi­ron­ne­ment natu­rel et de celle des quelques tribus qui y résident. La région est une immense jungle favo­ri­sée par le climat subtro­pi­cal, les côtes étant parse­mées de villages de pêcheurs.

Suivis progres­si­ve­ment de milliers d’autres Zhuang, puis de Miaos dont une partie de Hmongs, les nouveaux arri­vants se mettent à défri­cher une partie des grandes plaines bordant les rivières. Mettant en œuvre le système d’aqueduc qu’ils ont inven­té dans leur région natale du Henan, les Zhuangs créent de nombreuses rizières dont les plus pentues sont aména­gées en terrasses. Si le départ massif de cette ethnie n’a pas causé une grande gêne à des Hans heureux de se débar­ras­ser de ces « fauteurs de troubles », ils vont rapi­de­ment se montrer très inté­res­sés par les récoltes produites dans le Guangxi. En supplé­ment du riz, les ethnies immi­grées cultivent de nombreux fruits et légumes vendus sur les marchés locaux, ce qui repré­sente un grand inté­rêt pour des Hans essen­tiel­le­ment commer­çants et déjà atti­rés par le seul profit.

zhuang1Si les ethnies occu­pant à présent le Guangxi ne voient aucun incon­vé­nient à commer­cer avec ceux ayant pour­tant été la cause de leur départ, c’est sur la base d’un parte­na­riat « gagnant-gagnant ». Les Hans n’envisageant pas un instant d’enrichir ceux qu’ils consi­dèrent comme des sauvages, ce sont des bataillons armés qui sont envoyés à plusieurs reprises avec pour objec­tif de faire entendre raison à leurs four­nis­seurs poten­tiels. S’en suivent de longues périodes de guerre, les ethnies du Guangxi défen­dant âpre­ment leur nouveau terri­toire. Après plusieurs échecs sanglants, les stra­tèges Han aban­donnent l’idée de conqué­rir la région par la force en utili­sant en prio­ri­té la ruse.

zhuang2L’ethnie Zhuang regroupe une même grande famille, mais celle-ci se décom­pose en des centaines de tribus qui exis­taient avant le départ du Henan. D’origines diverses, les disten­sions entre les membres de cette famille ethnique sont fréquentes et dure­ront d’ailleurs durant des siècles. Vient se gref­fer sur cette situa­tion déjà tendue la présence d’autres ethnies ayant le plus grand mal à suppor­ter la tutelle des Zhuangs. Soudoyer les mino­ri­tés des mino­ri­tés devient un moyen pour les Hans de contour­ner la puis­sance mili­taire des Zhuangs. Si ces derniers se battent fréquem­ment entre eux, ils savent s’unir pour lutter contre un éven­tuel enva­his­seur mena­çant ses inté­rêts. En soute­nant finan­ciè­re­ment la rébel­lion des petites ethnies contre celle domi­na­trice des Zhuangs, les Hans espèrent ainsi affai­blir ces milliers de migrants refu­sant une nouvelle exploi­ta­tion. Les Zhuangs ayant pous­sé dans les montagnes du nord les plus anciennes tribus du Guangxi dont les Yao, les inci­ter à prendre leur revanche est une tâche rela­ti­ve­ment aisée.

Vont suivre des décen­nies de guerres ethniques qui vont déci­mer les popu­la­tions, mais égale­ment réduire à néant l’économie nais­sante de la région. Bien que sous la tutelle de trois seigneurs (Guang­dong, Yunnan et ce qui est aujourd’hui une partie du Viet­nam), les problèmes rencon­trés par le Guangxi n’intéressent pas grand monde du simple fait de la dange­ro­si­té des lieux.

zhuang3Du fait de ces luttes inces­santes, la popu­la­tion est victime de famines chro­niques et la partie semble gagnée pour les Hans. Bien que très conscients de leur parti­ci­pa­tion dans ces guerres, c’est aux Hans que les chefs Zhuang vont deman­der de l’aide. Ceux-ci acceptent sans trop se faire prier et vont cette fois au grand jour faire la guerre non pas aux Zhuangs, mais à leurs alliés d’hier. Pensant que leurs problèmes vont être rapi­de­ment réso­lus, l’ethnie alors majo­ri­taire du Guangxi va devoir faire face tant aux autres ethnies mino­ri­taires qu’à l’occupation de ceux venus leur appor­ter une aide très loin d’être gratuite.

yaoContrai­re­ment aux Zhuangs qui dispo­saient d’une armée struc­tu­rée livrant des combats respec­tant globa­le­ment les « règles de l’art », les tribus ethniques pratiquent la guérilla au travers de petits groupes connais­sant parfai­te­ment le terrain. Il ne s’agit dès lors plus de gagner plusieurs batailles et ensuite la guerre, mais de combats qui s’étaleront sur plusieurs siècles. Sans pour cela envi­sa­ger alors une telle durée, les chefs Zhuang ont plei­ne­ment conscience de la situa­tion et invitent les Hans à s’installer de manière durable afin d’assurer leur sécu­ri­té. Si cette protec­tion va se révé­ler effi­cace, elle va égale­ment donner nais­sance à une gigan­tesque catas­trophe envi­ron­ne­men­tale plon­geant la majeure partie de la popu­la­tion du Guangxi dans une misère durable avec des effets encore visibles de nos jours. Comment, pour­quoi ? Vous le saurez lors du prochain article.