Les intel­lec­tuels fran­çais et la chine au XVIIIe siècle – Voltaire (2)

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La ques­tion reli­gieuse et l’athéisme

Dans ses œuvres, en parti­cu­lier dans L’ingénu, Voltaire s’oppose vigou­reu­se­ment à la reli­gion catho­lique, tant celle des jansé­nistes que celle des jésuites. La Chine lui donne l’occasion de trai­ter la ques­tion de l’athéisme et d’affirmer ses croyances en un Dieu et en une reli­gion sans dogme : « Croire Dieu et les esprits corpo­rels est une ancienne erreur méta­phy­sique ; mais ne croire abso­lu­ment aucun dieu, ce serait une erreur affreuse en morale, une erreur incom­pa­tible avec un gouver­ne­ment sage. »[i]. Après ce préa­lable, il affronte la ques­tion de l’athéisme attri­bué à la pensée chinoise par les ordres reli­gieux. Selon lui, affir­mer l’attachement de la Chine à l’athéisme est une gros­sière erreur, une opinion dépré­cia­tive sans fonde­ments objec­tifs, si ce n’est une mauvaise foi évidente : « Les reproches d’athéisme, dont on charge si libé­ra­le­ment dans notre Occi­dent quiconque ne pense pas comme nous, ont été prodi­gués aux Chinois. Il faut être aussi incon­si­dé­rés que nous le sommes dans toutes nos disputes, pour avoir osé trai­ter d’athée un gouver­ne­ment dont presque tous les écrits parlent ‘d’un être suprême, père des peuples, récom­pen­sant et punis­sant avec justice, qui a mis entre l’homme et lui une corres­pon­dance de prières et de bien­faits, de fautes et de châti­ments’.»[ii] Il recon­nait dans la croyance chinoise cet être suprême juste et vertueux qu’il appré­cie, effa­çant ainsi toute sorte d’opposition ou de mépris : « Cette morale, cette obéis­sance aux lois, jointes à l’adoration d’un Etre suprême, forment la reli­gion de la Chine, celle des empe­reurs et des lettrés. L’empereur est, de temps immé­mo­rial, le premier pontife ; c’est lui qui sacri­fie au Tien, au souve­rain du ciel et de la terre. Il doit être le premier philo­sophe, le premier prédi­ca­teur de l’empire : ses édits sont presque toujours des instruc­tions et des leçons de morale. »[iii] Le dogme chré­tien de la Résur­rec­tion et d’une vie dans l’au-delà comme récom­pense n’existe pas dans cette spiri­tua­li­té chinoise : « Il est vrai que les lois de la Chine ne parlent point de peines et de récom­penses après la mort : ils n’ont point voulu affir­mer ce qu’ils ne savaient pas. […] Ils se conten­tèrent d’exhorter les hommes à véné­rer le ciel et à être justes. Ils crurent qu’une police exacte, toujours exer­cée, ferait plus d’effet que des opinions qui peuvent être combat­tues ; et qu’on crain­drait plus la loi présente qu’une loi à venir. »[iv]

Avec finesse, ou habi­le­té, il suggère une cabale montée contre les jésuites - « On a repro­ché, en Europe, aux jésuites qu’on n’aimait pas, de flat­ter les athées de la Chine. »[v] – dont il ne nomme pas les comman­di­taires mais que tout le monde connait bien à son époque, à savoir les jansé­nistes : «Le parti oppo­sé aux jésuites a toujours préten­du que le gouver­ne­ment de la Chine était athée, parce que les jésuites en étaient favo­ri­sés : mais il faut que cette rage de parti se taise devant le testa­ment de l’empereur Kang-hi.» [vi] Rappe­lons que les jésuites béné­fi­cient d’une grande consi­dé­ra­tion de la part de l’empereur Kang-xi auquel ils trans­mettent leur savoir scien­ti­fique. La réac­tion de la papau­té est immé­diate ; la mission du fran­çais Maigrot, nommé par le pape, est char­gé des basses œuvres pour le procès : « Ce Maigrot ne savait pas un mot de chinois ; cepen­dant il trai­ta Confu­cius d’athée, sur ces paroles de ce grand homme : ‘Le ciel m’a donné la vertu, l’homme ne peut me nuire’. »[vii] La suppres­sion de la Compa­gnie de Jésus, en 1773 voit la victoire de la papau­té.

Ainsi, la calom­nie repose sur une injus­tice arro­gance qui en vient à nier toute alter­na­tive et sur un préju­gé sans fonde­ment : «On a cru que les lettrés chinois n’avaient pas une idée distincte d’un Dieu ; mais il est injuste d’inférer de là qu’ils sont athées. »[viii] Voltaire se fait le défen­seur d’une méta­phy­sique jusqu’alors mécon­nue : «Nous avons calom­nié les Chinois, unique­ment parce que leur méta­phy­sique n’est pas la nôtre : nous aurions dû admi­rer en eux deux mérites qui condamnent à la fois les super­sti­tions des païens et les mœurs des chré­tiens. Jamais la reli­gion des lettrés ne fut désho­no­rée par des fables, ni souillée par des querelles et des guerres civiles. »[ix] L’accusation d’idolâtrie qui en résulte montre la confu­sion de l’interprétation occi­den­tale construite sur des préju­gés de supé­rio­ri­té : «En impu­tant l’athéisme au gouver­ne­ment de ce vaste empire, nous avons eu la légè­re­té de lui attri­buer l’idolâtrie par une accu­sa­tion qui se contre­dit ainsi elle-même. Le grand malen­ten­du sur les rites de la Chine est venu de ce que nous avons jugé de leurs usages par les nôtres : car nous portons au bout du monde les préju­gés de notre esprit conten­tieux. »[x] Pour lui, l’expulsion de Chine des missions – jésuites – est le résul­tat de la confu­sion au sein même de la reli­gion catho­lique en Europe : « Nous verrons, en son temps, comment nos divi­sions et nos disputes ont fait chas­ser de la Chine nos mission­naires. »[xi]

Toute­fois, il admet aussi que tant l’idolâtrie que le maté­ria­lisme sont bien présents en Chine : « Répé­tons encore que les lettrés chinois, adora­teurs d’un seul Dieu, aban­don­nèrent le peuple aux super­sti­tions des bonzes. »[xii], avec des propos parti­cu­liè­re­ment durs sur le dalaï-lama : « Ce sont eux qui, dans la Tarta­rie, ont à leur tête de dalaï-lama, idole vivante qu’on adore, et c’est là peut-être le triomphe de la super­sti­tion humaine. Ce dalaï-lama, succes­seur et vicaire du dieu Fo, passe pour un immor­tel. »[xiii] et sur des lettrés : « Beau­coup de lettrés sont, à la véri­té, tombés dans le maté­ria­lisme ; mais leur morale n’en a point été alté­rée. »[xiv]

Ainsi, Voltaire défend plus les vertus, la morale, que les croyances et les struc­tures insti­tu­tion­nelles de la reli­gion, tant catho­lique que boud­dhiste, et s’éloigne de l’ethnocentrisme arro­gant domi­nant l’Europe.

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