Les gouver­ne­ments locaux : de nouveaux seigneurs de guerre ?

seigneurs de la guerre chineEntre ceux qui ne savent pas, et ceux qui laissent croire, nombreuses sont les personnes qui pensent que la Chine est admi­nis­trée depuis un point unique situé à Pékin, s’imaginant les cadres diri­geants des régions et provinces sous la seule auto­ri­té des hautes sphères du pays. Cette vision unitaire n’est pour­tant pas, et de loin, la réali­té des faits, et si elle l’a peut-être été à une époque, le devient de moins en moins.

Si dans des pays comme la France, les conseils géné­raux ou régio­naux voient leurs préro­ga­tives forte­ment limi­tées par ce qu’impose Paris, il en va tout autre­ment en Chine, ce qui n’est d’ailleurs qu’une conti­nui­té de ce qui exis­tait au début du siècle dernier. Cette époque, dénom­mée celle des « Seigneurs de Guerre », n’a en effet connu qu’une courte inter­rup­tion après les assauts répé­tés des troupes du gouver­ne­ment de Tchang Kai Check contre ces seigneurs, celui-ci pour­sui­vant l’idée lancée par Sun Yat-Sen d’une Chine unie, ce qui fut loin d’être le cas par le passé. Un des rares passages de l’histoire où la Chine fut réel­le­ment unie est celui qui corres­pond aux années 1950–1980, et où cette unifi­ca­tion se fit d’une part en raison qu’il n’y avait aucune richesse à parta­ger ou à voler à son voisin, et d’autre part du fait de l’omniprésence des gardes rouges qui muse­laient toute velléi­té.

La démo­gra­phie et l’étendue du pays se prête en effet très mal à une gestion centra­li­sée, et n’est de plus pas dans la culture histo­rique Chinoise, même si le natio­na­lisme est souvent mis en exergue, mais qui dans les faits se révèle être bien plus une manière d’oublier un passé parse­mé d’occupations étran­gères diverses qu’un véri­table senti­ment d’union derrière une bannière. On est Chinois face à un étran­ger, mais fervent Shan­ghaien devant un Péki­nois, de la même manière qu’un habi­tant du Guangxi a un mépris certain pour son compa­triote du Sichuan.

Avec de plus cinq régions auto­nomes qui le deviennent de plus en plus dans leur gestion, des provinces béné­fi­ciant d’importantes rentrées finan­cières et des muni­ci­pa­li­tés tradi­tion­nel­le­ment riches, la Chine semble sous bien des aspects reve­nir à l’époque des « Seigneurs de Guerre », un petit nombre de respon­sables locaux régnant sur leurs terri­toires, et ce, du petit bourg rural à la capi­tale de province ou de région. Un des éléments renfor­çant ce phéno­mène vient du système écono­mique chinois lui-même où un bâti­ment muni­ci­pal est finan­cé par la seule ville, un pont est construit par un district, alors qu’une auto­route natio­nale sera elle payée par le seul état. Certains ne verront pas là une grande diffé­rence avec nos systèmes, si ce n’est que contrai­re­ment à nos modèles occi­den­taux, personne n’ira mettre son nez dans les affaires d’une muni­ci­pa­li­té, pas plus que ni l’état, ni la région n’aideront finan­ciè­re­ment un projet local.

Si les recettes sont préle­vées à la base, les premiers servis se retrouvent être les gouver­ne­ments locaux qui vont ensuite verser la part reve­nant au niveau admi­nis­tra­tif supé­rieur, les respon­sables de celui-ci devant faire de même pour la partie qui revient à l’état. Ces recettes étant mino­rées dès le niveau local afin de limi­ter le montant de ces verse­ments, les respon­sables supé­rieurs font de même pour parer à leurs dépenses, et ce n’est ainsi qu’une infime partie qui parvient au sommet. Il faut ajou­ter à cela que les respon­sables locaux étant sûrs des rentrées fiscales, ils n’hésitent pas à emprun­ter des sommes parfois très élevées desti­nées à construire les divers aména­ge­ments, certes utiles pour leurs terri­toires, mais aux coûts parfois dispro­por­tion­nés avec la réali­té des besoins.

Depuis quelques années, un système quelque peu simi­laire aux commu­nau­tés de communes prend une impor­tante exten­sion, ce qui est tout béné­fice pour certaines villes qui voient entrer dans leur giron des bourgs certes modestes, mais qui ont sur leur terri­toire quelques usines qui vont venir alimen­ter les caisses muni­ci­pales. Ces ponc­tions s’avèrent parfois si impor­tantes qu’elles mettent en danger l’équilibre finan­cier du pauvre bourg qui se voit alors obli­gé d’emprunter non pas auprès d’une banque, car n’apportant pas assez de garan­ties de rembour­se­ment, mais auprès de l’agglomération plus impor­tante et respon­sable de son manque de moyens finan­ciers.

Mais me direz-vous, que fait donc Pékin devant cette situa­tion ?

Là, on revient à ce que nous connais­sons avec la Cour des comptes, c’est-à-dire des rapports dont tout le monde ou presque se moque, et les nombreuses fois où la sonnette d’alarme est acti­vée ne sert qu’à rendre plus sourdes les personnes concer­nées, d’autant plus que la capi­tale est souvent loin. Pour ce qui est de la popu­la­tion, elle reste étran­gère à tout cela, d’autant plus qu’elle y retrouve majo­ri­tai­re­ment son compte avec les diverses infra­struc­tures cultu­relles, spor­tives, routières et autres mises en place, ce qui lui suffit pour passer l’éponge sur certaines dérives qui, si elles sont rele­vées par les services natio­naux, ne trouvent que peu d’écho auprès des popu­la­tions locales, les habi­tants se deman­dant même pour­quoi la capi­tale se mêle de leurs affaires, alors qu’ils ne s’occupent en rien des leurs.

C’est souvent en raison de cette passive compli­ci­té, qui va parfois bien au-delà du rang de simple citoyen, que les grandes opéra­tions visant à donner un coup de frein à certains trafics ou affaires de corrup­tion sont confiées, non pas à des enquê­teurs locaux, mais à des services indé­pen­dants ou distants de parfois plusieurs milliers de kilo­mètres du lieu visé. Si donc « tout le monde sait que tout le monde sait », les gouver­ne­ments locaux se retranchent derrière la prin­ci­pale direc­tive du gouver­ne­ment qui est de main­te­nir l’harmonie sociale et qui se résume comme au temps des Romains, pour­tant des siècles aupa­ra­vant, à du pain et des jeux, et je peux vous dire pour le vivre quoti­dien­ne­ment que ce prin­cipe n’a pas pris une ride.

Si le gouver­ne­ment chinois laisse souvent faire, c’est avant tout parce qu’il ne se sent pas en danger pour ce qui concerne sa stabi­li­té dans le temps, aucune union entre régions ou provinces ne dépas­sant le cadre d’accords à but écono­mique, ce à quoi d’ailleurs veillent les auto­ri­tés centrales. Ce qu’il est impor­tant de comprendre, c’est que pas mieux qu’un Chinois ne peut connaître le mode de fonc­tion­ne­ment de ce pays, et que n’importe lequel de ses habi­tants vous dira que la Chine est ingou­ver­nable sur une base d’un seul état en tant qu’unique instance diri­geante. Les parti­cu­la­rismes ethniques et les siècles d’histoire mouve­men­tée ayant forgé les menta­li­tés, il n’y a que fort peu de chances que ce pays devienne autre chose que ce qu’il n’est aujourd’hui, et ce, même si certains progrès tech­no­lo­giques ou autres lui donne­ront avec le temps un aspect plus lisse.

Les recettes utili­sées en Chine sont celles que bien d’autres nations ont employées avant elle, et ce durant des milliers d’années, soit bien avant que l’on fasse croire aux popu­la­tions qu’elles étaient subi­te­ment deve­nues adultes et pouvaient elles-mêmes parti­ci­per à la vie poli­tique de leur pays, ce qui a d’ailleurs eu pour effet de les rendre plus tristes, car offi­ciel­le­ment respon­sables de leur avenir. Les Chinois n’en sont pas là, préfé­rant visi­ble­ment lais­ser les affaires du pays à ceux qui les veulent, tout en tentant d’améliorer un quoti­dien qui, s’il n’est pas encore toujours souriant pour tous, s’améliore de manière visible, ce qui a pour effet de lais­ser en place cette classe poli­tique qui n’est pas plus aimée que détes­tée, les Chinois igno­rant dans leur majo­ri­té ceux qui sont censés agir à leur place, se conten­tant de regar­der la seule courbe de la crois­sance sans se poser d’autres ques­tions.