Les Chinois veulent le beurre et l’argent du beurre

beurreIl n’existe pas en Chine de sondages reflé­tant la cote de popu­la­ri­té du gouver­ne­ment et du président. Si cette pratique si répan­due en France exis­tait, sans doute que les résul­tats ne seraient pas à la hauteur des attentes d’un Xi Jinping semblant bien plus comp­ter sur le soutien de l’opinion publique que sur celui du parti l’ayant propul­sé à cette fonction.

Malgré des actions atten­dues de longue date par une bonne partie des Chinois, c’est un certain scep­ti­cisme qui règne au sein de la popu­la­tion. Lutte contre la corrup­tion, moder­ni­sa­tion de l’image du métier de président avec une épouse placée en pleine lumière, et dépous­sié­rage des admi­nis­tra­tions sont trois piliers de la poli­tique d’un diri­geant se voulant plus popu­laire que ses prédé­ces­seurs. On peut même décrire parfois ce compor­te­ment comme popu­liste en tenant compte des nombreuses visites dans la Chine la plus profonde ou ses repas dans des lieux ordinaires.

Dans les faits, cette base popu­laire censée être une solide assise de la poli­tique de Xi Jinping se révèle bien plus mouvante qu’il ne le pensait. Pour de nombreux Chinois, Xi Jinping est perçu comme un homme honnête, mais qui pour l’instant ne fait que nettoyer son propre inté­rieur. Le gouffre entre le pouvoir poli­tique et la popu­la­tion est tel depuis des décen­nies que ce qui s’apparente à des règle­ments de compte internes n’intéresse que peu la majo­ri­té de la popu­la­tion. Pour les jeunes géné­ra­tions ayant écou­té les récits rela­tant les années 60–70, c’est le PCC qui est la cause du retard de leur pays par rapport aux grandes puis­sances occi­den­tales. Xi Jinping étant le secré­taire géné­ral de ce parti avant d’être le président des Chinois, il est logi­que­ment assi­mi­lé aux initia­teurs de ces erreurs. De là à penser qu’un chan­ge­ment notable de poli­tique ne peut convaincre qu’en chan­geant « d’appellation d’origine », il n’y a qu’un pas qui devra être fran­chi un jour ou l’autre.

Une autre raison de la perplexi­té d’une partie de l’opinion publique est direc­te­ment liée aux mesures prises pour lutter contre la corrup­tion. En moins d’un an, ce sont des milliers de commerces de proxi­mi­té qui ont fermé ou ont dû s’adapter après la dispa­ri­tion d’une clien­tèle majo­ri­tai­re­ment compo­sée de respon­sables locaux et de leurs suites. Restau­rants, commerces de luxe ont ainsi payé le prix de la guerre décla­rée à la corrup­tion, ce qui a dans le même temps mis au chômage des milliers d’employés. Un autre exemple des dommages colla­té­raux de l’assainissement du pays est la ville de Dong­guan après le déman­tè­le­ment d’un impor­tant réseau de pros­ti­tu­tion. Accueillie posi­ti­ve­ment par une partie de la popu­la­tion, celle locale consi­dère en prio­ri­té le manque à gagner résul­tant de cette opération.

La situa­tion est iden­tique pour les Chinois ayant à faire avec les admi­nis­tra­tions. Bien que les passe-droits soient très loin de pouvoir être rangés sur le rayon histoire, il est deve­nu bien plus diffi­cile et surtout plus cher de brûler certaines étapes. Si obte­nir rapi­de­ment un docu­ment ou faire entrer son enfant dans l’école de son choix était gran­de­ment faci­li­té par la remise d’une enve­loppe bien gonflée, ces éléments de la vie courante sont rendus complexes du fait de la méfiance des respon­sables de ces services. On pour­rait logi­que­ment penser que cette « stéri­li­sa­tion » gêne une mino­ri­té d’habitués de ces pratiques histo­riques, mais béné­fi­cie à une majo­ri­té. La réali­té est toute autre du fait que ces divers cadeaux consti­tuaient un passage obli­gé pour tout Chinois. Adap­té par chacun en fonc­tion de ses moyens finan­ciers, ce mode de fonc­tion­ne­ment a été celui de la plupart des habi­tants depuis des décennies.

Chan­ger de système deman­dant un temps d’adaptation, nombreux sont les habi­tants à regret­ter le temps où la plupart des services s’achetaient, gage de rapi­di­té et d’efficacité. S’il se confirme, ce chan­ge­ment de busi­ness plan risque de deman­der bien plus de temps qu’il en a fallu pour trans­for­mer les Chinois en consom­ma­teurs. Ce rela­tif mécon­ten­te­ment incitera-t-il Xi Jinping à relâ­cher les rênes ? Diffi­cile, car il perdrait tout crédit tant auprès de la popu­la­tion que de ses soutiens du PCC. Chan­ger un pays en profon­deur est une tâche complexe, ce d’autant plus lorsque les menta­li­tés ont été forma­tées durant des décen­nies. C’est sans doute ce qui explique que peu de diri­geants dans le monde s’y sont aven­tu­rés en se limi­tant à gérer les habi­tudes. Quelques touches person­nelles permet­tant de donner un conte­nu au mot de démo­cra­tie en diffé­ren­ciant les enseignes commer­ciales des partis suffisent ainsi à faire illu­sion, ce qui fina­le­ment convient au plus grand nombre.