Les Chinois sont-ils fiers de l’être ? (2)

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fierteLa fier­té repose essen­tiel­le­ment sur trois critères qui sont l’engagement person­nel dans une action, la présence d’épreuves à surmon­ter et pour finir le succès. Il n’y a par exemple aucune fier­té à être né fran­çais puisque l’individu n’y est pour rien. Dès lors, être fier des actions des autres est une forme de vol de fier­té dans la mesure où il ne s’agit que de l’héritage des succès accu­mu­lés par ces autres indi­vi­dus. Dans la mesure où la fier­té repose sur l’estimation de soi, elle doit être de plus gran­de­ment relativisée.

Un fils de notable a-t-il des raisons d’être fier de rouler en Ferra­ri grâce à l’argent détour­né par son père ? Un migrant peut-il être fier de devoir faire plusieurs milliers de kilo­mètres pour gagner de quoi subve­nir aux besoins de sa famille ? Rien de moins sûr. Un étudiant peut par contre être fier d’avoir obte­nu son gaokao après des années de diffi­cul­tés, ce de la même manière qu’un couple de paysans peut être fier de pouvoir finan­cer la scola­ri­té de leur enfant après de nombreux efforts. Dans les deux cas, ces succès sont-ils de près ou de loin à mettre à l’actif de leur pays ? Sûre­ment pas en étant le résul­tat de sacri­fices très personnels.

En Chine comme ailleurs, la nébu­leuse entou­rant la notion d’appartenance à un peuple est en prio­ri­té un outil utili­sé à des fins stric­te­ment person­nelles. Cette unité natio­nale est la plupart du temps fédé­rée par le pouvoir poli­tique et plus rare­ment par des circons­tances excep­tion­nelles telles qu’une catas­trophe natu­relle. Le fossé n’ayant cessé de s’élargir entre la popu­la­tion et le pouvoir, la notion d’appartenance à un peuple d’autant est diluée.

Cet éloi­gne­ment se décom­pose en plusieurs étapes, les liens les plus forts étant ceux asso­ciés à la famille proche, ceux concer­nant celle plus éloi­gnée à qui ont fait appel au besoin, l’origine ethnique dans le cas des mino­ri­tés, la région et très loin derrière le pays. Comme on peut le consta­ter, la distance est immense entre le « Chinois de base » et le pouvoir censé plus ou moins le représenter.

Sur le terrain, cet éloi­gne­ment est ce que certains confondent avec un égoïsme cultu­rel, mais qui n’est en réali­té que la nature humaine lorsqu’elle n’est pas hypo­cri­te­ment habillée. Nombreuses sont les socié­tés qui ont sensi­ble­ment forcé la main à ce qui est présen­té aujourd’hui comme un réflexe natu­rel. « Tu aime­ras ton prochain comme toi-même » est en effet la version biblique des lois impo­sant de porter assis­tance à une personne en danger. Les Chinois n’étant pas enca­drés par une reli­gion ou des textes juri­diques, le réflexe natu­rel est de fuir les problèmes lorsqu’une personne est en danger et qu’elle n’appartient pas au cercle très fermé de la famille. Comment dès lors vouer une adora­tion à son pays ou en être fier lorsque cette enti­té est tota­le­ment étrangère.

Pour les jeunes géné­ra­tions, la rupture est même pire avec un senti­ment proche de la honte. Bien évidem­ment, vous n’entendrez que très rare­ment un jeune Chinois s’exprimer dans ce sens du moins à visage décou­vert. Les réseaux sociaux couverts par un rela­tif anony­mat sont par contre riches en commen­taires ne lais­sant planer aucun doute. Ce senti­ment est en grande partie dû à une idéa­li­sa­tion de ce qui est suppo­sé comme étant mieux ailleurs.

Enva­hie de produits étran­gers répu­tés, la compa­rai­son avec ceux locaux est rare­ment à l’avantage des seconds. Joue égale­ment des aspects plus concrets tels que la médio­cri­té du système éduca­tif et de celui de la santé. N’ayant pas vécu les périodes diffi­ciles et leur pays étant souvent compa­rés aux grandes puis­sances histo­riques, les jeunes Chinois prennent davan­tage en compte les écarts entre la Chine et les USA que la situa­tion actuelle de leur pays et celle qu’elle était il y a seule­ment 30 ans.

Un autre aspect est l’impression d’immobilité du pouvoir poli­tique qui paye là un système repo­sant sur un parti unique. Bien plus que de voter pour un candi­dat, c’est l’absence de mouve­ment arti­fi­ciel donné par l’alternance poli­tique qui rend honteux de nombreux jeunes Chinois. Si pour ressem­bler à un jeune améri­cain il suffit de quelques gadgets et d’une appa­rence vesti­men­taire, il leur manque le folk­lore élec­to­ral entou­rant les démo­cra­ties. Ce seul point suffit aux jeunes géné­ra­tions à ne pas être fières de leur pays, ce malgré des progrès diffi­ci­le­ment contestables.

Le système de socié­té chinoise est comme pour de nombreux autres, c’est-à-dire subi par une majo­ri­té et exploi­té par une mino­ri­té. Pas plus qu’un Fran­çais n’est fier des résul­tats de l’équipe natio­nale de foot­ball (lorsqu’elle gagne) s’il déteste ce sport, un Chinois n’est fier des résul­tats écono­miques de son pays lorsqu’il ne gagne que de quoi survivre. L’image d’un peuple chinois à la forte fibre natio­na­liste a d’autant moins de rapport avec une quel­conque notion de fier­té que ces mouve­ments sont le plus souvent télé­com­man­dés. Je vous rassure, les Chinois vivent très bien sans ce senti­ment, et ce d’autant mieux qu’il leur a été impo­sé durant des décennies.