Les Chinois sont-ils fiers de l’être ? (1)

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fierSi les réponses possibles se limitent à « Oui » ou « Non », c’est alors cette dernière qui l’emporte. Pour ceux ne connais­sant ce pays qu’au travers des médias occi­den­taux, cela peut paraître surpre­nant. Souvent présen­tés comme possé­dant une forte fibre natio­na­liste, les Chinois ne le sont en réali­té que « sur commande » lors d’évènements précis. Il faut égale­ment prendre en compte la nuance de taille exis­tant entre le fait de défendre son pays contre une agres­sion exté­rieure et la fier­té que l’on peut ressen­tir d’appartenir à un peuple.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un tour d’horizon s’impose pour mieux comprendre ensuite l’état d’esprit des Chinois. Fran­çois Gaston de Lévis a écrit « De tous les senti­ments, le plus diffi­cile à feindre c’est la fier­té. ». Ces mots se révèlent fort bien adap­tés à la menta­li­té des Chinois, et ce en parti­cu­lier à l’époque actuelle. Un peuple quel qu’il soit existe au travers de deux éléments majeurs qui sont son passé et son présent. Le premier de ces piliers est essen­tiel­le­ment compo­sé des tradi­tions, de l’histoire, de la culture spéci­fique et de la langue. Le deuxième reprend en prin­cipe une partie des bases acquises par le passé en y ajou­tant divers apports récents prove­nant de l’intérieur, mais aussi au travers d’échanges extérieurs.

Quel que soit le pays, sa richesse cultu­relle fonc­tionne sur le prin­cipe des vases commu­ni­cants. Une faiblesse durant quelques années et la culture la plus forte du moment récu­père l’espace lais­sé vacant. Il en est d’ailleurs de même pour les reli­gions, ce qui est aisé­ment visible de nos jours avec une pous­sée de l’islam venant remplir le vide lais­sé par les diverses reli­gions chré­tiennes. En Chine, c’est la « reli­gion commu­niste » qui s’est impo­sée en chas­sant toute autre forme de croyance. Le commu­nisme perdant une bonne partie de son poids, le pays se remplit de manière très logique de la mode du moment qu’est la consommation.

D’autres pays dont la France ont suivi le même chemin il y a quelques décen­nies avec un effri­te­ment progres­sif de ses valeurs cultu­relles. Les béné­fi­ciaires ont été les modes anglo-saxonnes axées sur le commerce et par consé­quent la consom­ma­tion. Feindre d’être moderne était alors un passage obli­gé pour toute personne dési­rant être admise dans le cercle des menta­li­tés modernes. Si l’impact a été énorme dans le domaine des habi­tudes de vie, il l’a égale­ment été au niveau de la culture et de la langue.

Le choc est d’autant plus grand lorsque le peuple ciblé est soli­de­ment ancré dans sa propre culture. Parce que les grandes villes sont géné­ra­le­ment cosmo­po­lites et donc multi­cul­tu­relles, elles sont une porte d’entrée idéale pour les échanges posi­tifs et ceux qui le sont moins. Contrai­re­ment à ce qui est souvent mis en avant, les nouvelles modes ne viennent pas unique­ment des méga­poles du fait d’une suppo­sée supé­rio­ri­té intel­lec­tuelle, mais parce que cette porte grande ouverte donne lieu à d’importants courants d’air propice aux inva­sions de tous ordres. L’habitude des chan­ge­ments aidant, les popu­la­tions rési­dant dans ces villes tentent d’anticiper ces apports exté­rieurs pour mieux les exploi­ter commer­cia­le­ment ou industriellement.

Un système repo­sant sur la consom­ma­tion a impé­ra­ti­ve­ment besoin d’acheteurs, ce qui impose un enri­chis­se­ment person­nel des classes sociales les plus faciles à convaincre. En Chine, deux éléments sont venus contri­buer au déve­lop­pe­ment rapide de cette forme de socié­té. Le premier est l’absence d’expérience dans ce domaine de la consom­ma­tion, ce qui a permis aux entre­prises chinoises et surtout étran­gères d’imposer leurs produits sans la moindre résis­tance de la part de classes sociales prépa­rées au gavage. La corrup­tion et l’agent aisé­ment gagné ont joué un grand rôle et expliquent pour­quoi le régime poli­tique est bien plus souvent criti­qué que les dérives touchant le secteur écono­mique malgré le fait que ce dernier soit inti­me­ment dépen­dant du premier. Cette absence de recul sur l’intérêt réel d’un produit a renfor­cé l’enrichissement d’une mino­ri­té au détri­ment d’une majo­ri­té idéo­lo­gi­que­ment refor­ma­tée dans le sens de la consom­ma­tion à outrance.

Le deuxième élément repose sur le fait que lorsque l’on a dû accep­ter un certain nombre de priva­tions durant des décen­nies, l’ouverture subite des vannes ne peut que provo­quer une immense vague dévas­ta­trice. Ce chan­ge­ment soudain de paysage a pour effet direct de faire perdre ses repères cultu­rels, ce qui rend d’autant plus aisée la tâche de les rempla­cer par ceux impo­sés depuis le haut de la pyramide.

Le résul­tat est une partie des Chinois ne vivant plus sur les bases cultu­relles ances­trales jugées par eux dépas­sée, une autre tentant de s’en déta­cher au travers de quelques arti­fices et la dernière qui se retrouve déca­lée par rapport à cette « nouvelle Chine » dans laquelle elle devient progres­si­ve­ment mino­ri­taire. Il est dès lors diffi­cile d’être fier d’un pays dont on refuse la culture, tente de la repous­ser ou dont on ne fait pas partie. Comment ce rejet se traduit-il sur le terrain ? C’est ce que nous verrons dans le prochain article.