Les asso­cia­tions, victimes du rêve chinois

Le rêve chinois initié par Xi Jinping, et en parti­cu­lier le volet anti-corruption, a des consé­quences parfois inat­ten­dues. Les fêtes liées au Nouvel An viennent d’en mettre une en lumière qui est le vide struc­tu­rel en matière d’associations du style de celles que nous connais­sons et régies par la célèbre loi de 1901. Si le droit de s’associer existe dans la consti­tu­tion chinoise (article 35), celui-ci a toujours été contrô­lé par l’État, le cadre strict étant accen­tué par le contrôle des gouver­ne­ments locaux. Si les asso­cia­tions dont nombreuses, elles ne sont en réali­té le plus souvent qu’une émana­tion des volon­tés des diri­geants locaux qui ont long­temps vu dans ce droit une manière détour­née de s’enrichir à titre très person­nel.

  • L’ancien système

Avant 2013, un petit village comme celui où je vis était riche en anima­tions qu’elles soient spor­tives ou cultu­relles. La troupe de danse comp­tait plus d’une centaine d’artistes titu­laires ainsi qu’une longue liste d’attente. Si la passion y était pour un peu, ce sont surtout les rétri­bu­tions très occultes qui moti­vaient la plupart de ces jeunes. Pour les spec­ta­teurs, les spec­tacles étaient pour la plupart gratuits, condi­tion indis­pen­sable pour qu’ils viennent en nombre. Les places étant méca­ni­que­ment limi­tées, la majo­ri­té des sièges étaient occu­pés par les offi­ciels, leurs familles et amis ainsi que par ceux dési­rant assis­ter au spec­tacle, mais ne possé­dant pas les rela­tions requises. Pour obte­nir cet indis­pen­sable sésame, la seule solu­tion était alors d’acheter une invi­ta­tion à une personne « bien placée », mais ne dési­rant pas assis­ter au spec­tacle et surtout à celles faisant un commerce habi­tuel de ces billets pour­tant offerts. La place lais­sée dispo­nible était occu­pée par les habi­tants « sans grade » venant ainsi justi­fier l’organisation de la toujours coûteuse repré­sen­ta­tion artis­tique.

Pour­quoi coûteuse ? Parce que l’association cultu­relle présen­tait la facture couvrant les cachets des « artistes », les frais d’éclairage et de sono­ri­sa­tion ainsi que ceux liés à la loca­tion de plusieurs véhi­cules. Orga­ni­sé dans les villages alen­tour lors d’une réelle occa­sion ou pour des raisons plus arti­fi­cielles, le spec­tacle se voyait factu­ré au prix fort afin d’offrir sa part à chacun des inter­ve­nants. Le respon­sable du village, celui de l’association et les danseurs se parta­geaient ainsi la moitié de la somme, le solde allant dans les poches de quelques respon­sables locaux d’où était origi­naire la troupe.

Idem pour le feu d’artifice tiré à l’occasion du Nouvel An factu­ré à la cimen­te­rie locale aux envi­rons de 15 000 euros. Sur ce montant, un tiers repré­sen­tait le coût réel, les deux tiers restants étant répar­tis sur les roite­lets locaux et quelques fonc­tion­naires en charge des aspects tech­niques et finan­ciers. Il en était ainsi de la plus petite mani­fes­ta­tion locale, chacune donnant l’occasion d’arrondir très sensi­ble­ment des fins de mois pour­tant loin d’être diffi­ciles.

  • Le nouveau système

Amor­cé en 2014 avec une baisse signi­fi­ca­tive du nombre d’animations, le Nouvel An 2015 a été marqué par la dispa­ri­tion pure et simple du feu d’artifice, ce comme des milliers de fleurs et guir­landes déco­rant le village. Sans regar­der le calen­drier, impos­sible de savoir que nous sommes en période de fêtes si ce n’est par l’afflux de prome­neurs arpen­tant les rues du fait des congés.

Dans ses recom­man­da­tions, Xi Jinping n’a pour­tant pas inter­dit de dépen­ser l’argent public pour rendre plus joyeuse la vie des habi­tants, mais le cœur n’y est visi­ble­ment plus. Si la plupart des artistes de la troupe locale se sont recon­ver­tis dans les anima­tions commer­ciales, les respon­sables locaux des asso­cia­tions restent sage­ment chez eux alors qu’ils étaient aupa­ra­vant omni­pré­sents à chaque mani­fes­ta­tion. La raison est double en étant dictée soit par un soudain désin­té­rêt pour la vie locale, soit par peur.

Désin­té­rêt puisque cela ne rapporte plus rien en étant stric­te­ment enca­dré d’un point de vue finan­cier. Peur, car une facture jugée trop élevée par les nouveaux services de contrôle peut amener le respon­sable devant les tribu­naux et même en prison. Ces deux raisons étant parfois réunies, ceux œuvrant autre­fois pour le « bonheur du peuple » appliquent le dicton adap­té à la situa­tion : « Il vaut mieux préve­nir qu’être guéri et donc ne rien orga­ni­ser ».

  • Un compor­te­ment à inven­ter : la fibre asso­cia­tive

Le désir de mettre une partie de son temps et de ses connais­sances au service de la popu­la­tion ne se décide pas au niveau d’un gouver­ne­ment local, mais consti­tue une déci­sion person­nelle. Or en Chine, cette liber­té de déci­sion a long­temps été étouf­fée par un système conçu pour déci­der de l’essentiel du compor­te­ment indi­vi­duel. A succé­dé un égoïsme force­né lors des années suivant l’arrivée au pouvoir de Deng Xiao­ping et entre­te­nu par son succes­seur. Hu Jintao a pour sa part lais­sé tout pouvoir aux respon­sables locaux qui ont exploi­té au maxi­mum les failles béantes des restes de l’époque collec­ti­viste. S’ajoute la Chine d’avant 1949 qui n’a pas été plus propice au mouve­ment asso­cia­tif.

Tout reste donc à faire et deman­de­ra sans trop de doutes plusieurs décen­nies, ce pour diverses raisons. Une est liée au finan­ce­ment de ces asso­cia­tions, qu’il soit privé ou sur la base de fonds publics. De très nombreux respon­sables locaux n’ont en effet aucune envie que soient orga­ni­sées les mêmes anima­tions qu’autrefois, mais à un coût 10 ou 20 fois moindre, soit leurs vraies valeurs. Il faudra donc attendre la dispa­ri­tion progres­sive de ces anciens roite­lets. Les nouveaux respon­sables doivent pour leur part s’habituer à gérer les fonds publics sans pour autant se remplir les poches, ce qui impose un profond chan­ge­ment compor­te­men­tal.

Si cette tâche est déjà ardue, il va être encore plus compli­qué d’inculquer la fibre asso­cia­tive à une popu­la­tion fasci­née par sa seule consom­ma­tion et habi­tuée aux déra­pages précé­dents. Ne pas privi­lé­gier son propre inté­rêt en donnant la prio­ri­té à des acti­vi­tés offertes à des incon­nus impose un chan­ge­ment profond des menta­li­tés ainsi qu’une réforme du système poli­tique. Celui-ci doit être tout autant moins présent que pesant, ce qui élimine de fait un pilier essen­tiel du fonc­tion­ne­ment actuel. Dans l’immédiat, personne ou pas grand monde voit l’intérêt d’une telle trans­for­ma­tion, qu’il s’agisse de la popu­la­tion et encore moins des repré­sen­tants natio­naux ou locaux. Pour­quoi ? Parce que ce n’est pas dans leur inté­rêt et que seul mot est contra­dic­toire avec la base d’une asso­cia­tion à but non lucra­tif.