Le trai­te­ment dicta­to­rial du chôma­ge en Chine (Deuxiè­me partie)

Une diffé­ren­ce fonda­men­ta­le entre un pays comme la Fran­ce et la Chine en ce qui concer­ne le trai­te­ment du chôma­ge peut se résu­mer à : « En Fran­ce un chômeur est une person­ne à qui l’on ne donne pas de travail. En Chine, un chômeur est une person­ne qui ne cher­che pas de travail ». Cette défi­ni­tion a beau être quel­que peu cari­ca­tu­ra­le, elle résu­me assez bien tant une situa­tion concrè­te qu’un état d’esprit. Cette maniè­re de penser ne tient pas à l’aspect autoritaire*du systè­me poli­ti­que, mais bien à la menta­li­té de l’immense majo­ri­té de la popu­la­tion chinoi­se.

Un Chinois qui possè­de ses deux bras, ses deux jambes, un tronc, une tête et un état de santé dans la moyen­ne est consi­dé­ré comme apte au travail et se doit donc d’assumer finan­ciè­re­ment ses besoins et ceux de sa famil­le. D’accord, mais comment faire lors­que malgré de réel­les recher­ches, la person­ne ne trou­ve aucun emploi. En Fran­ce, cela devient le problè­me de la socié­té dans son ensem­ble et est théo­ri­que­ment « géré » par les élus alors qu’en Chine cela reste celui de la person­ne concer­née. La poli­ti­que élec­to­ra­le­ment socia­le n’ayant ici aucu­ne raison d’être, chaque indi­vi­du doit trou­ver la porte de sortie parmi un choix il est vrai nette­ment supé­rieur à celui propo­sé dans l’hexagone. Sous le couvert toujours très théo­ri­que de donner les mêmes droits et devoirs à tous, les systè­mes de socié­té possé­dant une poli­ti­que socia­le sont deve­nus de véri­ta­bles dicta­tu­res en enca­drant tous les aspects de l’activité écono­mi­que. Accep­ta­ble parce qu’invisible lors des pério­des faci­les, cette rigi­di­té devient un obsta­cle lors de celles plus complexes où il faut s’adapter à la réali­té du terrain. Une paren­thè­se pour préci­ser qu’il ne s’agit pas d’encenser le mode de fonc­tion­ne­ment de la Chine, mais de simple­ment obser­ver des faits, les éléments de compa­rai­son entre la Fran­ce et la Chine n’étant que des points de repè­res.

Contrai­re­ment à la Fran­ce qui ne peut lutter contre le chôma­ge que par des mesu­res socia­les comme le verse­ment d’indemnités aux sans-emploi ou des subven­tions sous diver­ses formes à desti­na­tion des entre­pri­ses, la Chine possè­de un éven­tail bien plus large. Si la fonc­tion publi­que en Chine est comme en Fran­ce une maniè­re d’absorber une partie des chômeurs poten­tiels, s’ajoutent de très nombreu­ses entre­pri­ses placées sous la respon­sa­bi­li­té plus ou moins direc­te de l’État. Ces struc­tu­res n’ayant qu’une rela­ti­ve obli­ga­tion de renta­bi­li­té, elles occu­pent quel­ques millions de person­nes sans en avoir toujours réel­le­ment besoin. Un deuxiè­me élément est l’agriculture dont la Fran­ce s’est allé­gée pour des raisons de tran­quilli­té socia­le et qui repré­sen­te en Chine plus d’un tiers de la popu­la­tion. Ce sont ainsi quel­ques dizai­nes de millions d’enfants d’agriculteurs qui travaillent avec leurs parents en béné­fi­ciant plus ou moins de l’amélioration des condi­tions de vie de cette clas­se socia­le. Si les enfants qui quit­tent la ferme sont nombreux, c’est après avoir trou­vé un emploi grâce à leurs diplô­mes ou en migrant vers les zones d’activité de la côte.

Une autre sour­ce d’emploi très loin d’être négli­gea­ble est l’économie paral­lè­le qui occu­pe plusieurs millions de Chinois. Sans y inclu­re les trafics de stupé­fiants et la pros­ti­tu­tion, ce même si ces secteurs sont des « bassins d’emplois » impor­tants, ce pays abri­te de nombreu­ses acti­vi­tés non décla­rées créa­tri­ces de millions d’emplois. Elles couvrent des domai­nes très divers allant des produits finan­ciers aux usines fonc­tion­nant sans auto­ri­sa­tion en passant par le simple arti­sa­nat. Faute de coti­sa­tions socia­les obli­ga­toi­res, ce que nous nommons « travail au noir » n’existe pas en faisant partie de cette écono­mie paral­lè­le ou grise géné­rant tant d’importants reve­nus qu’une gran­de quan­ti­té d’emplois . La discré­tion même très rela­ti­ve de ces acti­vi­tés aux béné­fi­ces non taxés étant contra­dic­toi­re avec de quel­con­ques reven­di­ca­tions, aucu­ne des person­nes concer­nées ne tient à atti­rer l’attention.

Ce mode de fonc­tion­ne­ment est-il dange­reux pour l’ensemble de la socié­té chinoi­se ? En réali­té bien moins qu’un systè­me voulant tout enca­drer en rendant l’individu tota­le­ment dépen­dant du fin mailla­ge des lois et autres dispo­si­tions admi­nis­tra­ti­ves. Contrai­re­ment aux moutons persua­dés que les clôtu­res de leur parc les protè­gent contre toute agres­sion, les Chinois appren­nent très jeunes à pren­dre conscien­ce du monde impar­fait qui les entou­re. Les prothè­ses mammai­res défec­tueu­ses, l’affaire Span­ghe­ro, le saumon à la dioxi­ne et autre vache folle démon­trent les limi­tes d’un systè­me où tout est censé être stric­te­ment surveillé, ce qui émous­se d’autant la méfian­ce des consom­ma­teurs.

Les scan­da­les alimen­tai­res en Chine ? Ils sont bien réels, mais provien­nent dans leur gran­de majo­ri­té d’entreprises ayant pignon sur rue et qui ont reco­pié les modè­les occi­den­taux. Il en est ainsi du lait à la méla­mi­ne ou des four­nis­seurs de KFC ou Mc Donald qui ont impo­sé leur mode de fonc­tion­ne­ment sans pren­dre la peine de véri­fier si leur systè­me était adap­té en Chine, ce sans doute au nom de la même univer­sa­li­té qui est censée donner les mêmes droits à tous les hommes de la planè­te. Cela ne signi­fie pas pour autant que les acti­vi­tés géné­rées au sein de l’économie grise sont irré­pro­cha­bles, très loin de là, mais les Chinois savent s’en méfier et en profi­ter que ce soit dans le domai­ne de la consom­ma­tion ou de l’emploi.

Pour les initia­teurs de ces déri­ves, les juges chinois se montrent nette­ment moins cléments que leurs homo­lo­gues indé­pen­dants du pouvoir poli­ti­que avec des sanc­tions allant de nombreu­ses années de prison à la peine capi­ta­le, le tout assor­ti de la saisie des biens et d’amendes consé­quen­tes. En Fran­ce, ces déra­pa­ges se limi­tent à des indem­ni­sa­tions à la char­ge du contri­bua­ble, qu’il s’agisse des domma­ges et inté­rêts versés aux victi­mes ou les emplois suppri­més suite à la ferme­tu­re des entre­pri­ses concer­nées, preu­ve supplé­men­tai­re de la déres­pon­sa­bi­li­sa­tion ambian­te.

Ce genre d’erreur d’appréciation de la part des respon­sa­bles d’entreprises étran­gè­res est courant en Chine. Elle provient d’une diffé­ren­ce fonda­men­ta­le dans la gestion de la socié­té. Dans un pays comme la Fran­ce, tout ce qui n’est pas expres­sé­ment auto­ri­sé est inter­dit. En Chine, c’est exac­te­ment l’inverse puis­que le prin­ci­pe de base est que tout ce qui n’est pas clai­re­ment inter­dit est auto­ri­sé.

Qu’il s’agisse de l’emploi ou de bien d’autres aspects de la vie quoti­dien­ne chinoi­se, ce mode de fonc­tion­ne­ment peut être criti­qué, mais est celui de ce pays et de ses habi­tants. S’il n’est que diffi­ci­le­ment expor­ta­ble, ce qui n’est d’ailleurs pas souhai­ta­ble pour de nombreu­ses raisons, un étran­ger rési­dant dura­ble­ment en Chine y est rapi­de­ment confron­té. Ce systè­me peut faire peur aux plus « forma­tés » par l’environnement d’origine ou au contrai­re atti­rer par le contras­te créé entre l’apparente liber­té chinoi­se et la rigi­di­té de nos systè­mes où tout est enca­dré. Atten­tion toute­fois dans ce dernier cas, car il n’est pas ques­tion de pren­dre le beur­re et l’argent du beur­re. Venir pleu­rer que les Chinois ne respec­tent pas notre mode de fonc­tion­ne­ment deve­nant en effet tota­le­ment hypo­cri­te. Accep­ter et vivre dans ce systè­me impo­se de s’habiller mora­le­ment des mêmes vête­ments que les Chinois, la tenue étant assez proche de l’armure.

PS : J’ai complè­te­ment déri­vé du sujet initial, mais il vous faudra faire avec.

La Chine n’est plus appe­lée dicta­tu­re, mais régi­me auto­ri­tai­re depuis qu’elle est deve­nue un parte­nai­re écono­mi­que incon­tour­na­ble, histoi­re de ne pas nuire aux contrats poten­tiels.