le Tibet vu par un vrai jour­na­lis­te

tibétainSur invi­ta­tion, Maxi­me Vivas est au Tibet avec un grou­pe de jour­na­lis­tes (Le Figa­ro, Le Monde et deux jour­na­lis­tes free-lance). Il nous livre ici une premiè­re appro­che de la ques­tion tibé­tai­ne en la repla­çant dans le contex­te qui la proje­ta sous les feux de l’actualité lors du passa­ge de la flam­me olym­pi­que à Paris en avril 2008.

Dans un autre arti­cle à venir, il dira ce qu’il a vu et qui rompt avec le discours ambiant.

Préam­bu­le : Sur le Tibet comme sur tant d’autres sujets, ce n’est pas parce que la pres­se a écrit à foison sur la perma­nen­ce de la répres­sion du boud­dhis­me que cela est vrai. Et ce n’est pas parce que nous avons cru et colpor­té ces infor­ma­tions que nous devons persis­ter, même si c’est plus faci­le. Pareille­ment, ce que les médias instal­lés ne disent pas et qui se lit ici n’en est pas pour autant faux.

Dans la jour­née (la nuit est plus poli­cée), on cher­che­ra vaine­ment à Llas­sa la présen­ce de forces de l’ordre. Mais si j’écris sans aver­tis­se­ment : « Les gran­des artè­res, les carre­fours de Llas­sa sont gardés par des mili­tai­res en armes qui jettent un regard inqui­si­to­rial sur les véhi­cu­les qui passent. Des chars d’assaut station­nent sur les places, quit­te à écra­ser les massifs de fleurs, tandis que les rues sont arpen­tées par de petits grou­pes de poli­ciers, torse bombé et matra­que à la cein­tu­re. Les moines rasent les murs et chan­gent de trot­toir », chacun me croi­ra, n’est-ce pas ? Par contre, j’en sais qui auront plus de mal à admet­tre ce qui suit et qui est vrai.

Notre voya­ge est orga­ni­sé par les auto­ri­tés chinoi­ses. On peut aussi écri­re « enca­dré ». C’est un curieux mélan­ge de séjour touris­ti­que club Med où les gentils orga­ni­sa­teurs pren­nent en comp­te tous vos dési­rs et de visi­te guidées vers ce qu’il faut savoir. Et ce qu’il ne faut pas savoir, alors ? Faci­le : nos biblio­thè­ques, nos jour­naux, nos docu­men­tai­res télé­vi­sés nous en ont parlé, nous en parlent, nous en parle­ront ad nauseam.

On peut discu­ter des voya­ges orga­ni­sés pour les jour­na­lis­tes. Ce n’est pas une exclu­si­vi­té chinoi­se. On en mesu­re les dangers. Au cours d’un débat à la librai­rie Ombres Blan­ches de Toulou­se, un vieil Espa­gnol était inter­ve­nu pour préve­nir : « Quicon­que prend la paro­le le fait pour accro­cher les autres à ses wagons ». Et d’ajouter mali­cieu­se­ment : « Moi-même, en ce moment… ». L’invitation faite à des jour­na­lis­tes est donc une invi­ta­tion à venir voir ce qu’il faut voir. Mais c’est les sous-estimer que de croi­re qu’ils ne savent rien du sujet et qu’ils sont mis dans l’incapacité de trier, de véri­fier des infor­ma­tions, de consta­ter que des choses ont été dites qui ne sont pas exac­tes. Aussi court qu’ait été leur péri­ple, ils peuvent en dire autant que ceux qui n’y sont pas allés et mieux que ceux qui, ayant visi­té le Tibet avant eux, y puisent ce qui sert un discours et non la véri­té. J’en vois la preu­ve dans la diffi­cul­té que tant d’observateurs (et jusqu’à nos lecteurs) éprou­vent à parler du Tibet sans y adjoin­dre un juge­ment global sur la Chine tout entiè­re, comme pour contre­ba­lan­cer un constat qui se démar­que de l’image commu­ne.

« A beau mentir qui vient de loin ». Dans le cas présent, nous étions cinq, de diffé­rents médias (voir http://www.legrandsoir.info/Le-Gran…), grou­pés dans le même voya­ge, voyant et enten­dant les mêmes choses, écou­tant et ques­tion­nant les mêmes Chinois (Hans et Tibé­tains). Si cela était néces­sai­re (le condi­tion­nel évite le procès d’intention), cette conti­guï­té rendrait diffi­ci­le la produc­tion d’articles appuyés sur des menson­ges purs, comme on en lit par ailleurs. Il reste­ra des diffé­ren­ces inhé­ren­tes à l’analyse propre de chacun et à la ligne édito­ria­le du média dans lequel il s’exprime, ce qui peut indui­re des angles d’approches diver­si­fiés. Pour­quoi s’en offus­quer ? Je parle-là de l’acceptation légi­ti­me des diffé­ren­ces entre des jour­naux et non d’un désir de mani­pu­la­tion par des moyens que la déon­to­lo­gie réprou­ve.

Je renvoie le lecteur à tout ce qui a déjà été écrit sur l’ancienneté de l’appartenance du Tibet à la Chine. Certains d’entre vous sont inter­ve­nus ici même sur ce point et d’aucuns préten­dent que la Fran­ce devrait rendre plusieurs de ses provin­ces dont les dates de ratta­che­ment (annexion ? Inva­sion ?) sont plus récen­tes que celle du ratta­che­ment du Tibet à la Chine. En dehors de mouve­ments extré­mis­tes boud­dhis­tes et d’organisations anti­chi­noi­ses, il n’existe person­ne pour remet­tre en cause l’appartenance du Tibet à la Chine. Aucu­ne orga­ni­sa­tion inter­na­tio­na­le, aucun pays (aucun !) ne le fait. Le dalaï lama lui-même manoeu­vre en recul et se livre à présent à des circon­vo­lu­tions séman­ti­ques pour ne plus avoir à poser clai­re­ment ce qui reste sa vraie reven­di­ca­tion (j’y revien­drai) : l’indépendance, non seule­ment de la région auto­no­me du Tibet (deux fois la super­fi­cie de la Fran­ce), mais du « Grand Tibet » (5 fois la Fran­ce), c’est-à-dire l’instauration d’un pouvoir théo­cra­ti­que couvrant un quart de la Chine.

Je vous propo­se de reve­nir au coeur de notre sujet : le Tibet.

Je le ferai en deux parties :

- la premiè­re sera un récit de voya­ge, les choses vues.

- la deuxiè­me vien­dra plus tard. Elle porte­ra sur le dalaï lama et sur des éléments essen­tiels de son program­me tel qu’il l’énonce et sur le point de vue des auto­ri­tés chinoi­ses.

Au lecteur alors de se faire une opinion par ces apports s’inscrivant dans ce qu’il croit connaî­tre et qui peut le confor­ter dans ses opinions ou l’inciter au contrai­re à les recon­si­dé­rer : je donne à voir, je n’écris pas un tract.

* * * *

Une floris­san­te entre­pri­se tibé­tai­ne.

A 49 ans, Da Wa Dun Zhu est direc­teur de l’entreprise Tibet Dashi Group Co LTD, le 3ème grou­pe du Tibet. Il nous reçoit dans une tenue tibé­tai­ne et chaus­sé de bottes noires. Il fut ensei­gnant puis camion­neur avant de se lancer dans les affai­res et de béné­fi­cier d’aides du gouver­ne­ment central (Pékin). Parce qu’il est Tibé­tain ? Oui et non : parce qu’il fait partie d’une mino­ri­té ethni­que. Le gouver­ne­ment accor­de des avan­ta­ges et peut même se substi­tuer aux banques si elles se montrent frileu­ses.

Un sonda­ge (dont il convient qu’il est partiel) indi­que que sur 230 commer­çants de Llas­sa, 95 % sont des locaux.

Il est assez fier de sa fulgu­ran­te réus­si­te. Son capi­tal est de 1,5 milliard de yuans (1 yuan vaut 0,11 euro), son chif­fre d’affaire de 100 millions de yuans, sa crois­san­ce annuel­le de plus de 35%.

Chef d’entreprise tibé­tain

L’entreprise est divi­sée en quatre grou­pes : travaux publics, trans­for­ma­tion agroa­li­men­tai­re, eau miné­ra­le, produits de méde­ci­ne tibé­tai­ne.

A ma ques­tion sur les droits sociaux de ses 2000 employés, horai­res de travail, jours de repos, retrai­te, il répond magis­tra­le­ment à côté et je n’en saurai pas plus. Il sera plus prolixe pour répon­dre à la ques­tion : « D’où vient la colè­re des moines expri­mée le 14 mars 2008 ? ». Je cite en vrac : « 7000 person­nes dans la rue sur 2 millions d’habitants, beau­coup de sans emplois, de voleurs déjà condam­nés, de gamins, de lycéens, de Hans. Le problè­me était social, pas ethni­que. Il a été atti­sé par les nobles qui ont fui le Tibet en 1959 et qui ont perdu leurs privi­lè­ges ».

La coopé­ra­ti­ve agri­co­le.

Nous visi­tons la Coopé­ra­ti­ve des paysans horti­cul­teurs du district Dui Long de Qin.

M. A Wang Ci Ren en est le président-gestionnaire admi­nis­tra­tif. Elle produit sous serre des fleurs et des légu­mes et réunit 300 foyers qui s’échinaient naguè­re à produi­re indi­vi­duel­le­ment de l’orge. Ils louent désor­mais leur terre à la coopé­ra­ti­ve et reçoi­vent un salai­re (1200 yuans) pour y travailler. Le prix seul de la loca­tion, nous dit le respon­sa­ble, équi­vaut à ce qu’ils gagnaient aupa­ra­vant.

La bras­se­rie auto­ma­ti­sée et les Alle­mands.

Nous visi­tons la bras­se­rie « Bière Barley et Lhasa Beer ».

Ultra-moderne. Du malt austra­lien et de l’orge tibé­tai­ne entrent d’un côté dans 6 cuves (made in Germa­ny). Des chaî­nes auto­ma­ti­sées s’occupent du reste : 720 tonnes de bière par jour, 36 000 bouteilles remplies à l’heure. Des tech­ni­ciens alle­mands sont sur place pour instal­ler une nouvel­le chaî­ne.

Bras­se­rie auto­ma­ti­sée

Nous avons droit à une dégus­ta­tion : déli­cieux. Les salai­res sont de 3000 yuans par mois, pour 7 heures de travail par jour et 5,5 jours par semai­ne.

Le musée de la région auto­no­me du Tibet.

S’il est vrai (et non nié en Chine) que les gardes rouges de la révo­lu­tion cultu­rel­le se sont achar­nés sur tout ce qui pouvait symbo­li­ser le passé (boud­dhis­me inclus), on peut se réjouir que bien des choses aient été préser­vées. Le musée de Llas­sa est un impres­sion­nant récep­ta­cle de l’Histoire et de la cultu­re de cette région.

La méde­ci­ne tradi­tion­nel­le tibé­tai­ne de Llas­sa.

Elle est à ce point brimée, paraît-il, que le 14 ème dalaï lama a dû créer pour la péren­ni­ser un Insti­tut de méde­ci­ne et d’astrologie tibé­tai­ne en 1961 à Dharam­sa­la, en Inde, où il rési­de.

Déci­sion super­fé­ta­toi­re puis­que nous allons assis­ter à Llas­sa à une cause­rie du profes­seur Zhan Dui, direc­teur de l’Institut de Recher­che sur la méde­ci­ne tradi­tion­nel­le tibé­tai­ne, dans un complexe hospi­ta­lier qui comp­te égale­ment une usine de fabri­ca­tion de médi­ca­ments.

Avec un effec­tif de 600 person­nes, 38 méde­cins dispen­sent 280 000 consul­ta­tions par an. 8 profes­seurs forment les futurs méde­cins.

L’art en vigueur ici est parve­nu au Tibet il y a 2300 ans par le Népal et l’Inde. A quatre grands prin­ci­pes clas­si­ques (tantras médi­caux) défi­nis au IVème siècle, des cher­cheurs tibé­tains ont ajou­té des décou­ver­tes qu’ils ont illus­trées en 80 thang­kas (tableaux). Un méde­cin tibé­tain en blou­se blan­che, M. Ci Wang Deng Ba, va nous en expli­quer quelques-uns. Chacun peut approu­ver quand il expli­que que le corps est un tout, que l’esprit n’en est pas décon­nec­té et que soigner un orga­ne sans s’intéresser au reste n’est pas l’idéal. Quand il nous montre comment pren­dre le pouls pour mesu­rer d’un seul coup l’état du coeur, de l’estomac et des reins, on tous­se in petto. Quand il nous dit que l’examen olfac­tif de l’urine permet des diag­nos­tics, il est permis de tiquer. A la fin, on se prend à douter de l’infaillibilité d’un appa­reilla­ge mini­mal formé de trois doigts et de deux nari­nes. Quand il nous révè­le qu’un des gestes médi­caux fréquents est la saignée, on pense à Moliè­re et à la morta­li­té préco­ce à la cour du roi à Versailles quand des Diafoi­rus purgeaient ainsi les patients de leurs humeurs, sour­ces suppo­sées de leur tour­ment.

Mais le pire est à venir.

L’institut emploie 6 astro­lo­gues (« Vous voulez dire « astro­no­mes » ? », hasar­de un de mes confrè­res incré­du­le), dont deux, vêtus de blou­ses blan­ches, vont nous faire une démons­tra­tion de leur savoir. Sur des plateaux de bois à minces rebords dispo­sés devant eux, ils versent une fine couche de terre ocre qu’ils étalent ensui­te du bout des doigts, dessi­nant des traî­nées, des sillons, apla­tis­sant ensui­te le tout d’un air inspi­ré avant d’y cise­ler quel­ques arabes­ques avec une tige. Ils s’arrêtent : la terre (dont Pétain a dit qu’elle ne ment pas) a parlé comme parlaient chez les Romains les entrailles de poulets. On ne saura pas ce qu’elle a dit ce jour-là, mais ses discours donnent nais­san­ce à des livres qui sont vendus à qui veut savoir de quoi demain sera fait et le jour idéal pour semer le blé et récol­ter les concom­bres. Il paraît même que nos gratouilleurs de terre avaient prévu le trem­ble­ment de terre du Sichuan.

Méde­cins

Hélas, l’Institut, est subven­tion­né par le gouver­ne­ment central (Beijing), tandis que chez nous ferment les hôpi­taux de proxi­mi­té où les méde­cins n’appliquent ni n’enseignent des métho­des à ranger au rayon du char­la­ta­nis­me et de l’obscurantisme. J’imagine bien qu’il exis­te une autre méde­ci­ne tibé­tai­ne basée sur d’autres savoirs ances­traux. Mais ce que j’ai vu là avec mes confrè­res prou­ve l’inexistence d’un Ordre des méde­cins capa­ble d’agir au Tibet comme il le ferait chez nous.

Que chacun lise bien que je ne fais pas le procès global et rapi­de d’une autre école, mais celui des oracles, des vision­nai­res, des astro­lo­gues, des devins, des reni­fleurs, des saigneurs. Il n’est pour cela nul besoin d’adhérer à quel­que systè­me poli­ti­que que ce soit : il s’agit seule­ment de ne pas sures­ti­mer l’empirisme ni de méses­ti­mer l’utilité du ratio­na­lis­me, de ne pas jeter tout d’un bloc l’allopathie, de ne pas nier les savoirs scien­ti­fi­ques des méde­cins et des ingé­nieurs météo­ro­lo­gis­tes.

Le glacier Kharo­la, sur la route de Shigat­se (deuxiè­me ville du Tibet).

On fait une halte sur un parking. Pas trop d’oxygène. Il faut mesu­rer ses efforts. Le bas du glacier est à quel­ques mètres de nous, à une alti­tu­de, dit un panneau, de 5560 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les guides touris­ti­ques le voient moins haut. Des tibé­tains abor­dent les touris­tes pour leur vendre leurs produc­tions arti­sa­nes, des souve­nirs et pour se faire photo­gra­phier moyen­nant quel­ques yuans.

Drapeaux de priè­re

On nous l’a dit et répé­té : le gouver­ne­ment central veut faire du Tibet la « barriè­re écolo­gi­que de la Chine ». Par suite logi­que, l’usage des sacs en plas­ti­que qui parsè­ment les paysa­ges les plus magni­fi­ques dans tant de pays pauvres est inter­dit depuis vingt ans dans la Région auto­no­me du Tibet.

Dès lors, on chan­te­rait volon­tiers avec Jean Ferrat : « Mon Dieu, que la monta­gne est belle » sans une débau­che de « drapeaux de priè­re » qui la défi­gu­rent et affir­ment l’arrogante supré­ma­tie d’une reli­gion sur toutes les autres. Quelqu’un, quel­que jour, dans quel­que monas­tè­re ou dans un palais d’un dalaï lama, a fait croi­re aux moines et aux fidè­les qu’en tendant des centai­nes de mètres de fil dans la monta­gne, en y accro­chant des carrés de tissu portant des « soutras » (textes reli­gieux), la cares­se d’un vent core­li­gion­nai­re les diffu­se­rait vers Qui de droit.

En maints endroits, sur la route de monta­gne que nous avons emprun­tée, s’étirent des centai­nes et des centai­nes de mètres, des kilo­mè­tres de drapeaux de priè­re tendus là depuis des mois, voire des années, empous­sié­rés, déchi­que­tés, sans que person­ne, ni un autoch­to­ne, ni un respon­sa­ble des lieux ou du gouver­ne­ment central n’ose le geste sacri­lè­ge de les reti­rer et de rendre à la natu­re l’éclat de sa beau­té origi­nel­le, vier­ge de toute pollu­tion visuel­le et débar­ras­sée de l’expression d’une croyan­ce sûre d’elle et domi­na­tri­ce qui ne saurait tolé­rer qu’une autre s’affiche avec autant d’ostentation, qui semble nier à la face du ciel qu’il exis­te d’autres êtres vivants (y compris au Tibet), qui ne croient pas et qui, tout en se fichant des lambeaux de banniè­res sales, des boud­dhas géants maquillés à la feuille d’or, des tentu­res, des bougies, des moulins à priè­re, de l’odeur de la cire et de l’encens, parvien­nent à marcher droit, sans les béquilles d’une idéo­lo­gie qui recourt aux appeaux de la sorcel­le­rie et qui appel­le le moyen-âge comme un para­dis perdu. Je sais, je blas­phè­me, c’est le privi­lè­ge tran­quille des mécréants.

Mais ce n’est pas tout. Quelqu’un, quel­que jour, dans quel­que monas­tè­re ou dans un palais d’un dalaï lama, a fait croi­re aux moines et aux fidè­les qu’en peignant sur la roche des échel­les blan­ches, l’âme en userait illi­co pour grim­per au ciel sans se fati­guer. Cette grotes­que fari­bo­le est respon­sa­ble des tags les plus hauts du monde, les plus laids aussi, dépour­vus qu’ils sont de toute fantai­sie artis­ti­que qui pour­rait suppo­sé­ment rendre les barreaux bancals, et périlleu­se la céles­te ascen­sion. Nous sommes dans un pays où la reli­gion a des droits qu’elle n’a pas en Fran­ce. Chez nous, qu’un fidè­le, qu’un prêtre, s’avisent à pein­dre des croix blan­ches géan­tes sur les rochers de nos monta­gnes, et quel­ques lois leur seront rappe­lées par les auto­ri­tés. Et il ne vien­drait à l’idée de person­ne, hors du péri­mè­tre restreint de Saint-Nicolas du Char­don­net, de bramer que le catho­li­cis­me est ainsi persé­cu­té.

A Shigat­se au monas­tè­re de Tashil­hun­po.

Monas­tè­re ? En fait, c’est un villa­ge où vivent 600 moines autour d’un temple réno­vé au début des années 1990. Wang La, le moine érudit qui nous sert de guide est âgé de 26 ans et il a choi­si sa voie à 10 ans. Il nous fait visi­ter le villa­ge et nous péné­trons à sa suite dans le temple. Il est malheu­reu­se­ment inter­dit d’y pren­dre des photos. Vous auriez pu voir un boud­dha géant de 30 mètres dont chaque nari­ne est assez gros­se, là-haut, « pour y loger le corps d’un bébé ».

Jour­na­lis­tes et guide tibé­tain

La réno­va­tion d’un autel géant a néces­si­té « 600 kilos d’or offerts par le gouver­ne­ment central ». Puis, Wang La nous entraî­ne vers un enclos entou­ré de murs d’où jaillis­sent des clameurs de cour de récréa­tion. Nous y péné­trons libre­ment, au milieu de dizai­nes de jeunes moines réunis là pour une sorte d’exercice intel­lec­tuel appa­ren­té à la maïeu­ti­que socra­ti­que. Un moine en choi­sit un autre en se plaçant devant lui, frap­pe dans ses mains dans un geste spec­ta­cu­lai­re accom­pa­gné d’un mouve­ment du corps et pose une ques­tion sur quel­que matiè­re qui leur a été ensei­gnée. Le tout ressem­ble à un jeu ponc­tué de souri­res, mais il s’agit d’un exer­ci­ce. Le tableau est assez agréa­ble, les jeunes gens ne s’offusquent pas d’être photo­gra­phiés. Ils nous remar­quent à peine et ne se lais­sent pas distrai­re, tout à leur acti­vi­té à laquel­le ils se livrent avec un plai­sir évident.

L’espace natu­rel réser­vé.

M. Jiang Bai, direc­teur général-adjoint du bureau régio­nal pour la protec­tion de l’environnement, nous reçoit au bord d’un espa­ce de plus de 6 km2 ( 12 km2 si on y ajou­te les espa­ces envi­ron­nants) qui est deve­nu une réser­ve natu­rel­le en 2009. Marais, herbe, pâtu­ra­ge. Objec­tif : préser­ver la nappe phréa­ti­que et fabri­quer de l’oxygène. Des habi­ta­tions et usines qui y étaient instal­lés ont été dépla­cées. Au fond, au pied d’une monta­gne elle-même proté­gée, on aper­çoit quel­ques immeu­bles bas. Ils seront égale­ment dépla­cés. Au milieu, un bosquet : c’est un lieu intou­ché de priè­res tradi­tion­nel­les.

Réser­ve écolo­gi­que

Il exis­te 23 autres réser­ves analo­gues sur une super­fi­cie de 150 Km2 dans les 7 districts qui entou­rent Llas­sa.

L’Institut de recher­ches photo­vol­taï­que.

C’est un lieu d’essai des produc­tions de maté­riels utili­sant l’énergie solai­re. Dans la cour, des chauffe-eau à poser sur les toits, des panneaux solai­res orien­ta­bles, un lampa­dai­re solai­re et un engin bizar­re et sommai­re. Il s’agit de plaques de tôle en forme de conque et recou­ver­tes d’aluminium. Au milieu, une tige monte qui se termi­ne par un cercle de fer où l’on peut poser une bouilloi­re pour le thé. Par temps enso­leillé, l’eau est chau­de en 20 minu­tes. Le prix de vente est de 400 yuans, mais, nous dit-on, il est distri­bué gratui­te­ment aux Tibé­tains. Je doute un peu de cette prodi­ga­li­té géné­ra­li­sée jusqu’à ce que, entre les 300 km de route qui sépa­rent Llas­sa et Shigat­se, je remar­que cet appa­reil solai­re devant bien des maisons modes­tes au bord de la route.

Danses et chants folk­lo­ri­ques.

Nous assis­tons à un spec­ta­cle folk­lo­ri­que où des artis­tes, en gran­des tenues tibé­tai­nes, dansent et chan­tent dans une salle de restau­rant, accom­pa­gnés par un orches­tre aux instru­ments tradi­tion­nels.

L’université de Llas­sa.

Nous rencon­trons MM. Yun Dan Jia Cuo, directeur-adjoint et Profes­seur, Mi Ma Ci Ren (biblio­thé­cai­re) et le jeune profes­seur Ren Qing Nuo Bu (infor­ma­ti­que).

Ecran tibé­tain

Les étudiants dispo­sent d’une biblio­thè­que abri­tant 100 000 ouvra­ges clas­si­ques dont certains ont 8 siècles, écrits en tibé­tain. Avec leurs profes­seurs, ils ont mis au point un program­me infor­ma­ti­que qui permet de travailler sur ordi­na­teur en usant de l’écriture tibé­tai­ne. Ils cher­chent à éten­dre cette possi­bi­li­té aux télé­pho­nes porta­bles.

Le monas­tè­re de Jokhiang à Llas­sa.

Au fond d’une place bordée par des marchands. Le temple, vue par un impie, ressem­ble aux autres. On s’y perd, on confond. Dans une semi obscu­ri­té qui est la règle et qui messied aux claus­tro­pho­bes, des moines assis sur des banquet­tes de tissu sale psal­mo­dient en se balan­çant un chant mono­to­ne.

Ici, comme dans les autres temples visi­tés, on voit les fidè­les, des lias­ses à la main, poser ou jeter des billets de banque en offran­de. Il y en a partout : dans des niches, des autels, devant des gravu­res, sur des cous­sins, par terre, dans de grands réci­pients que les moines vien­nent vider par bras­sées. Ce sont souvent (pas toujours) des peti­tes coupu­res qui permet­tent de n’oublier aucun endroit.

Priè­re dans la rue

Dehors, sur le parvis, des pèle­rins se pros­ter­nent en se jetant à terre, pour une priè­re qui exige cinq points de contact avec la terre (les pieds, les mains, la tête). Les plus avisés dispo­sent d’un petit mate­las qui amor­tit la rudes­se du contact et, pour les mains, de cous­sins dont la partie infé­rieu­re lisse permet le glis­se­ment jusqu’à allon­ge­ment complet du corps. Ils vont répé­ter ce geste des dizai­nes et des dizai­nes de fois, comme dans une inlas­sa­ble tran­se spec­ta­cu­lai­re (qui me déso­le, mais vous avez devi­né mon aller­gie à tous les mysti­cis­mes).

L’Institut de tibé­to­lo­gie de Beijing.

Nous rentrons épui­sés de Llas­sa par avion, via Cheng­du où nous avons raté la corres­pon­dan­ce. Le voya­ge a duré une jour­née et nous filons direc­te­ment, moites et frois­sés, au pres­ti­gieux Beijing Inter­na­tio­nal Hotel pour une réunion et dîner avec M. Dong Yunhu, Vice-ministre, Profes­seur et cher­cheur à l’Université du P.C. Chinois (j’y revien­drai dans le prochain arti­cle).

Après quoi, les orga­ni­sa­teurs nous rappel­lent que le lende­main, dernier jour en Chine, l’avion décol­le à 13H35, mais que le lever est prévu à 6 H pour une visi­te à l’Institut de tibé­to­lo­gie. S’inspirant de l’exemple fameux des Bleus refu­sant de s’entraîner en Afri­que du Sud, les Fran­çais solli­ci­tent et obtien­nent l’annulation de cette ulti­me visi­te qui devait proba­ble­ment être une conclu­sion utile à ce que nous avions appris.

Parfois, « Les héros sont fati­gués » et assez douillets pour préfé­rer une nuit de sommeil à une possi­ble saignée revi­go­ran­te.

Maxi­me Vivas

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