Le syndro­me de l’expatrié émer­gent

syndromeIl y a neuf ans jour pour jour, je posais le pied (en réali­té les deux) en Chine. Neuf ans cela peut paraî­tre beau­coup en regard de la durée d’une vie, mais égale­ment très peu en rapport de l’immensité de ce pays. Cet espa­ce est moins celui géogra­phi­que que celui des diffé­ren­ces cultu­rel­les entre les diver­ses popu­la­tions formant ce pays.

Nombreux sont les étran­gers qui pensent trou­ver en Chine un peuple unifor­mi­sé dans sa maniè­re de vivre ou sa pensée. Sans doute l’a-t-il été en super­fi­cie lors des pério­des les plus dures du collec­ti­vis­me, mais visi­ble­ment pas en profon­deur. Il a suffi que l’étreinte idéo­lo­gi­que se desser­re pour que jaillis­sent à nouveau ces monta­gnes de diffé­ren­ces cultu­rel­les. S’il est évident qu’elles sont moins marquées dans les gran­des villes influen­cées par les modes occi­den­ta­les, un Chinois de Shan­ghai reste très diffé­rent d’un Pari­sien malgré la même pano­plie « du parfait consom­ma­teur ».

Pour un expa­trié, il peut être parfois compli­qué de s’intégrer dans cette socié­té. Elle n’est pas, et n’a d’ailleurs jamais été, celle de Confu­cius et est très diffé­ren­te de celle d’un pays comme la Fran­ce. Un expa­trié vivant dans un des micro­cos­mes occi­den­ta­li­sés peut s’y sentir à l’aise en n’étant que peu dépay­sé. Le problè­me est que cette « mini­so­cié­té » compor­te de nombreux vides en rapport des systè­mes occi­den­taux plus anciens et donc plus complets. Vivre en Chine à la mode occi­den­ta­le devient dès lors complexe en raison des points de compa­rai­son méca­ni­ques menant parfois à une impas­se.

En Chine, la riches­se de certains s’étale sans complexe en paral­lè­le d’une pauvre­té frôlant celle que l’on trou­ve dans les pays sous-développés. Ces deux extrê­mes créent un violent contras­te qu’un étran­ger venant d’un pays socia­le­ment nive­lé a souvent tendan­ce à criti­quer. Les Chinois vivent avec, ce qui ne signi­fie nulle­ment qu’ils l’acceptent ou y sont indif­fé­rents. Ne pas s’émouvoir d’un aspect sur lequel ils n’ont aucu­ne prise est une parti­cu­la­ri­té des Chinois, ce qui vu de l’extérieur peut lais­ser croi­re à une forme de soumis­sion alors qu’il n’en est rien. L’esprit criti­que étant une compo­san­te géné­ti­que des Occi­den­taux, cette facul­té vient dans bien des cas nuire à l’analyse objec­ti­ve d’une situa­tion. Possé­der la solu­tion mira­cle sans pour autant connaî­tre le fond de la problé­ma­ti­que conduit dès lors à des erreurs d’appréciation et de juge­ment, une autre spécia­li­té occi­den­ta­le.

Pour l’expatrié pensant croi­ser la Chine des Lao-Tseu et Confu­cius, la décep­tion peut être gran­de. À premiè­re vue, les Chinois semblent avoir rayé de leur compor­te­ment les 5000 ans de civi­li­sa­tions précé­den­tes. Les traces histo­ri­ques sont bien présen­tes, mais appa­rais­sent souvent déca­lées par rapport à une Chine piochant ici et là des éléments de moder­nis­me qu’elle intè­gre plus ou moins bien. Un monu­ment érigé il y a des siècles est certes une preu­ve de savoir-faire, mais a souvent été construit à la deman­de ou en l’honneur d’une seule person­ne, ce qui en limi­te d’autant l’impact au niveau d’un peuple. Il n’empêche que les tradi­tions issues de l’époque de cette construc­tion dépas­sent de loin l’image figée d’un monu­ment. C’est en creu­sant que l’on décou­vre de nombreu­ses diffé­ren­ces cultu­rel­les et non en hauteur comme l’est un monu­ment ou en super­fi­cie comme le costu­me tradi­tion­nel d’une ethnie mino­ri­tai­re.

Pour appré­cier la Chine telle qu’elle est et non comme on voudrait parfois qu’elle soit, il faut du temps et la volon­té de compren­dre en évitant de porter des juge­ments hâtifs sur des aspects que l’on consi­dè­re aussi univer­sels que basi­ques. Certains expa­triés rejet­tent ce mode de vie, d’autres font semblant d’avoir tout compris, ce qui leur évite de se poser des ques­tions. Pour ma part et après neuf ans de présen­ce dans ce pays mon seul progrès se résu­me à avoir « commen­cé d’apprendre à compren­dre » un mode de fonc­tion­ne­ment très diffé­rent de celui qui m’a forma­té durant un demi-siècle.

Maigre bilan ? Pas certain, car permet de pren­dre un grand recul sur les choses maté­riel­les, les évène­ments et surtout les person­nes.