Le savoir-faire fran­çais, c’est quoi à part un discours élec­to­ral ?

savoir-faireVouloir conser­ver jalou­se­ment le savoir-faire fran­çais est autant un argu­ment élec­to­ral qu’une vision passéis­te et hypo­cri­te du monde en géné­ral. Tout d’abord, ce savoir-faire dont sont suppo­sés héri­ter les Fran­çais à leur nais­san­ce est large­ment surfait. Cela ne signi­fie nulle­ment qu’il n’existe pas, mais doit être limi­té à ce qu’il est et non pas à ce que l’on peut croi­re. S’il était ce que certains en disent, il n’y aurait aucun problè­me de balan­ce commer­cia­le, la plus-value réali­sée sur les produits expor­tés contre­ba­lan­çant un volu­me réduit.

Il faut égale­ment noter que s’il exis­te des écoles ensei­gnant les métho­des commer­cia­les ou celles de la maçon­ne­rie, il n’en exis­te aucu­ne concer­nant le savoir-faire. La raison est simple en tenant au fait que ce talent dépend d’un indi­vi­du et non d’un modè­le de socié­té. Il est indis­cu­ta­ble que l’environnement favo­ri­se l’émergence des talents, mais sans toute­fois pouvoir géné­rer des millions de person­nes possé­dant ce savoir-faire en gran­de partie asso­cié à l’expérience person­nel­le.

Des entre­pri­ses étran­gè­res choi­sis­sent la Fran­ce pour s’y instal­ler, preu­ve de cette supé­rio­ri­té ? Il faut être réel­le­ment naïf pour croi­re qu’une Hyun­dai assem­blée en Fran­ce est de meilleu­re quali­té que le même modè­le fabri­qué en Corée. Audi, BMW, Peugeot, Honda et d’autres construc­teurs font fabri­quer en Chine des voitu­res qui n’ont rien à envier à celles sortants des usines de leurs pays d’origine. Si le savoir-faire se limi­te à des tech­ni­ques allant de la fabri­ca­tion à la gestion du person­nel, alors il n’appartient à aucu­ne nation en parti­cu­lier. Ces implan­ta­tions n’ont en fait que pour but d’accroître les marges des indus­triels en contour­nant les barriè­res poli­ti­ques et en n’aucun cas dictées par des consi­dé­ra­tions liées à un quel­con­que savoir-faire.

Les brevets ? Ils sont la proprié­té d’une entre­pri­se privée qui de fait en dispo­se comme elle l’entend. Pour inter­di­re ce qui n’est qu’un aspect commer­cial, il faut natio­na­li­ser les entre­pri­ses avec les effets désas­treux souvent consta­tés. À partir du moment où une entre­pri­se déci­de de vendre tout ou partie de sa tech­no­lo­gie et que l’acheteur respec­te les termes du contrat, il s’agit de commer­ce tel qu’il exis­te depuis des siècles. Étran­ge­ment, des socié­tés très majo­ri­tai­re­ment améri­cai­nes s’emparent chaque année de tech­no­lo­gies sensi­bles sans que person­ne ne trou­ve rien à redi­re. C’est le cas de Micro­soft, d’Apple, de Google et de nombreu­ses autres qui avalent ainsi ce qu’elles jugent inté­res­sant.

S’il est un domai­ne où le savoir-faire fran­çais exis­te, c’est bien celui du luxe. Dans ce cas, il se révè­le inven­da­ble, car inti­me­ment lié à une concep­tion, une quali­té de fini­tion donnant nais­san­ce à un produit unique. C’est ainsi que la copie chinoi­se la plus parfai­te ne vaudra jamais au mieux qu’un dixiè­me du prix de l’original. Il en est de même pour d’autres secteurs comme celui de l’horlogerie Suis­se, inéga­la­ble parce que béné­fi­ciant d’un réel savoir-faire. Situa­tion iden­ti­que pour un parfum qui deman­de une connais­san­ce appro­fon­die des essen­ces, ce savoir-faire étant là aussi inimi­ta­ble. Le problè­me du secteur du luxe est que ses spéci­fi­ci­tés indui­sent un nombre d’emplois réduit, le prix limi­tant le poten­tiel de clien­tè­le.

Dans un autre secteur d’activité, on trou­ve les machines-outils alle­man­des expor­tées dans de nombreux pays, dont la Chine. L’Allemagne s’est ainsi forgé une soli­de répu­ta­tion dans ce domai­ne, ce qui lui permet de vendre cher des produits qu’ont pour­tant large­ment copiés les Japo­nais. La socié­té Heidel­berg, spécia­li­sée dans le maté­riel d’imprimerie, possè­de près de la moitié des parts de marché dans le monde en faisant figu­re de réfé­ren­ce abso­lue.

Les Airbus chinois sont un argu­ment récur­rent pour ceux voulant à tout prix se persua­der que les entre­pri­ses euro­péen­nes bradent leurs tech­no­lo­gies à des pays tiers. Le grou­pe Airbus est tout d’abord une entre­pri­se cotée en bour­se et donc privée. Elle est par consé­quent libre d’agir comme elle l’entend, les action­nai­res inves­tis­sant dans cette entre­pri­se étant pour leur part en droit d’en tirer des béné­fi­ces. L’usine de Tian­jin n’est de plus qu’une unité d’assemblage, les pièces prove­nant de divers pays euro­péens. Cette usine se situant en zone fran­che d’exportation (ZFE), les produits vendus sur la Chine y sont d’une part taxés comme des produits impor­tés. D’autre part, l’immense part de la plus-value géné­rée lors de la vente de ces appa­reils va dans les poches du Consor­tium Airbus. Si des accords de trans­fert de tech­no­lo­gie sont stipu­lés par contrat, ils ont été vendus, et ce à un prix très éloi­gné de ceux que l’on trou­ve dans une brade­rie. Il y a fort à parier que même minu­tieu­se­ment reco­piés les Airbus reste­ront une réfé­ren­ce, les modè­les chinois ne pouvant être au mieux que des avions. Pour­quoi ? Parce que le savoir-faire repo­se sur des humains possé­dant un réel talent et que celui-ci n’est pas copia­ble même avec des moyens tech­ni­ques iden­ti­ques.

Pour termi­ner, un secteur où la Fran­ce démon­tre son savoir-faire : le vin. Deux vignes expo­sées de la même maniè­re et plan­tées des mêmes cépa­ges donne­ront des vins très diffé­rents. Cette diffé­ren­ce n’est non pas liée à des tech­ni­ques aisé­ment copia­bles, mais au seul savoir-faire. Celui-ci concer­ne des points précis de la vini­fi­ca­tion connus par seule­ment quel­ques person­nes en ayant souvent héri­té. Ce qu’il faut admet­tre est que dans de très nombreux cas, le savoir-faire est un héri­ta­ge qui ne peut être délo­ca­li­sé. Certains éléments peuvent être vendus, mais l’idée premiè­re reste­ra atta­chée à ses concep­teurs. Pour la Fran­ce, le problè­me majeur est d’apprendre à vendre ses idées et pour cela deman­de un chan­ge­ment profond des menta­li­tés. Plutôt que de remet­tre au goût du jour le slogan du PCC des années 70 « Ache­tez Fran­çais», c’est le « Pensez Fran­çais » qui est aujourd’hui le plus adap­té, et même « Fran­çais, mettez-vous à penser ».