Le retour des seigneurs de guerre

évolutionDepuis la nuit des temps, la Chine est confron­tée aux méfaits causés par les seigneurs de guerre. Si ceux-ci ont héri­té de déno­mi­na­tions diverses au cours des siècles, leur objec­tif est resté le même en tendant à contrô­ler une partie du terri­toire et de son écono­mie. Si ces jūnfá (军阀) ont souvent été des mili­taires, les triades étaient leur prolon­ge­ment, utili­sées lors de coups de main visant à faire rentrer dans le rang les contri­buables récal­ci­trants. Si Tchang Kai Check a été un des premiers à lutter contre ces pouvoirs paral­lèles, il les a toute­fois utili­sés à l’occasion contre les commu­nistes, et ce, au même titre que l’envahisseur japo­nais.

Si l’arrivée de Mao a mis en sour­dine les acti­vi­tés de ces mafias, elles sont en pleine recru­des­cence depuis les années 80 en s’accommodant fort bien de la libé­ra­li­sa­tion écono­mique. Si leurs domaines d’activités tradi­tion­nels sont les jeux, la drogue et la pros­ti­tu­tion ou le racket sous toutes ses formes, la multi­pli­ca­tion de ces bandes orga­ni­sées a pour effet qu’elles doivent trou­ver de nos jours des débou­chés bien plus diver­si­fiés. C’est ainsi qu’aujourd’hui ces réseaux règnent sur des pans entiers de l’économie locale allant du prêt d’argent aux fruits et légumes.

Dans la plupart des cas, ces acti­vi­tés sont le fait de personnes âgées d’une tren­taine d’années, n’ayant que peu d’instruction et ayant fait parfois très jeune de nombreux séjours en prison. Condam­nés pour des vols mineurs, c’est souvent une fois leur peine purgée qu’ils vont se consti­tuer en bandes orga­ni­sées. Char­gés dans un premier temps par les triades plus offi­cielles de recou­vrer les dettes ou de persua­der un commer­çant qu’il doit payer sa protec­tion, ces bandes finissent par se « mettre à leur compte » une fois leur influence affir­mée et leur terri­toire défi­ni. Dès lors, c’est chaque acti­vi­té écono­mique qui se doit de passer par eux en deve­nant le point de passage obli­gé à toute tran­sac­tion commer­ciale.

Inti­mi­dant les commer­çants des divers marchés de gros ou de détail, ces bandes n’hésitent pas à agres­ser physi­que­ment ceux qui refusent les prélè­ve­ments impo­sés pour ensuite deve­nir les percep­teurs d’un impôt qui n’a rien de révo­lu­tion­naire. La plupart des commer­çants ne peuvent que s’exécuter et hésitent à aler­ter la police de peur de repré­sailles. Dans la plupart des cas, les méthodes sont d’une simpli­ci­té enfan­tine et consistent à empê­cher le commer­çant de travailler. Véhi­cule barrant l’accès au marché, station­ne­ment d’une dizaine de jeunes durant plusieurs minutes devant un étal de fruits empê­chant ainsi aux clients de s’approcher, aqua­riums vidés de leur eau durant la nuit sont autant de signes indi­quant au commer­çant qu’il va rece­voir avant long­temps la visite d’un protec­teur le débar­ras­sant de ces désa­gré­ments.

C’est ainsi qu’au fil du temps ces orga­ni­sa­tions ont pris le contrôle de la tota­li­té des commerces de certaines agglo­mé­ra­tions, les sommes ainsi recueillies permet­tant ensuite de finan­cer des trafics plus tradi­tion­nels. En 2010 un gang d’une ving­taine de personnes a été déman­te­lé dans la région du Hunan alors qu’il sévis­sait depuis envi­ron 3 ans. Mono­po­li­sant le marché des fruits de mer, ce réseau avait réus­si à amas­ser une somme de plus de 6 millions de yuans. Lors de l’enquête qui a suivi l’arrestation de la bande, ont été décou­vertes plusieurs compli­ci­tés avec des fonc­tion­naires locaux, dont des poli­ciers.

Si les services de police sont fiers d’annoncer le déman­tè­le­ment de 4000 gans et l’arrestation de dizaines de milliers de personnes, ces chiffres ne sont qu’un arbre qui cache une forêt. Les migra­tions de jeunes ruraux vers les agglo­mé­ra­tions sont en effet une source qui alimente ces bandes de jeunes souvent désœu­vrés qui se retrouvent subi­te­ment entou­rés de richesses auxquelles ils ne peuvent accé­der. Il y a donc fort peu de chances que ces pratiques mafieuses se réduisent passa­ble­ment avant plusieurs années, le proces­sus de migra­tion des campagnes vers les villes étant loin d’être ache­vé, pour peu qu’il le soit un jour. Pour être effi­cace, la lutte contre ces bandes passe avant tout par le nettoyage de certaines admi­nis­tra­tions où des fonc­tion­naires jouent un double jeu. Dans les faits, la situa­tion actuelle est à très peu de choses près celle à laquelle la Chine a été confron­tée durant des siècles. Faute de fonda­tion saine, et malgré quelques vitrines sociales clin­quantes, ce pays n’a donc que peu chan­gé dans ce domaine et ne chan­ge­ra pas tant que ne seront pas réso­lus certains problèmes de base éclip­sés au nom de l’harmonie sociale.