Le projet Euro­péen aux XVIII-XIXe siècles : inté­grer l’empire céles­te dans son univer­sa­lis­me Par JC Martin

desL’expansionnisme euro­péen prend une ampleur sans limi­tes géogra­phi­ques avec les gran­des expé­di­tions mari­ti­mes autour de la terre. Il nous est surtout connu par l’implantation de colo­nies en Afri­que et en Améri­que et par son commer­ce mari­ti­me ; mais l’Asie est, à son tour, l’objet de longues expé­di­tions après le passa­ge du Cap de Bonne-Espérance par les Portu­gais. En 1498, Vasco de Gama est le premier Euro­péen à attein­dre l’Inde par voie mari­ti­me. Toutes les gran­des nations mari­ti­mes euro­péen­nes parti­ci­pent à cette explo­ra­tion de l’Asie : les Anglais et les Hollan­dais, mais aussi les Portu­gais, les Espa­gnols et les Fran­çais. L’Inde passe aux mains des Anglais, qui y tolè­rent quel­ques comp­toirs étran­gers. Le Sud asia­ti­que, la Malai­sie sont atteints. Reste alors la Chine.

À partir du XVIIIe siècle, Chine est perçue comme un immen­se poten­tiel de consom­ma­teurs apte à la pour­sui­te dura­ble de son propre déve­lop­pe­ment et de son idéo­lo­gie univer­sa­lis­te issue du Siècle des Lumiè­res. Car depuis long­temps, c’est souvent sous-estimé que la Chine est ouver­te aux contacts avec les étran­gers tant par les voies terres­tres (la Route de la Soie) que mari­ti­mes. Bien avant les projets struc­tu­rés des Euro­péens, elle est un acteur majeur dans les échan­ges commer­ciaux asia­ti­ques. Gunn, dans son ouvra­ge First globa­li­za­tion : The Eurasian Exchan­ges – 1500–1800, en appor­te un remar­qua­ble éclai­ra­ge, surpre­nant à bien des égards.

Mais les Chinois ne sont pas très sensi­bles à ce qu’il consi­dè­re comme une intru­sion malve­nue dans l’Empi­re Céles­te, ou Empi­re du Milieu. L’Empereur lui-même traduit bien sa méfian­ce, voire son oppo­si­tion, à une péné­tra­tion incon­trô­la­ble des Euro­péens. Ainsi, la lettre de l’Empereur de Chine Qian­long envoyé au roi d’Angleterre Geor­ges III en 1793 est parti­cu­liè­re­ment expli­ci­te :

« As a matter of fact, the virtue and pres­ti­ge of the Celes­tial dynas­ty having spread far and wide, the kings of the myriad nations come by land and sea with all sorts of precious things. Conse­quent­ly, there is nothing we lack, as your prin­ci­pal envoy and others have them­sel­ves obser­ved. We have never set much store on stran­ge or inge­nious objects, nor do we need any more of your country’s manu­fac­tu­res.» [cité in
Opening China, p.2]

Une telle posi­tion offi­ciel­le révè­le une gran­de luci­di­té en matiè­re de rela­tions inter­na­tio­na­les : Qian­long est conscient du danger affec­tant la souve­rai­ne­té chinoi­se suite à une ouver­tu­re géné­ra­li­sée et bruta­le au commer­ce étran­ger. En contre­par­tie, pour les Euro­péens, cette atti­tu­de traduit une arro­gan­ce liée à une convic­tion de supé­rio­ri­té cultu­rel­le d’une Chine millé­nai­re.

Aussi, dans un premier temps, l’Europe – avec le Vati­can – adop­te une stra­té­gie plus souple et consen­suel­le. Elle mobi­li­se la reli­gion catho­li­que et les scien­ces pour péné­trer en Chine. Les Jésui­tes sont à la proue de cette stra­té­gie. L’Europe joue alors la carte de l’intelligence et des savoirs scien­ti­fi­ques pour accé­der à l’élite chinoi­se et à l’Empereur. Toutes les disci­pli­nes scien­ti­fi­ques utiles à l’Empereur, à son pouvoir et à sa péren­ni­té sont trans­mi­ses par des mission­nai­res doués de fortes compé­ten­ces scien­ti­fi­ques. Ainsi, dans sa lettre à
l’Académie des scien­ces Pékin (1er mai 1723), le père jésui­te Paren­nin note :

«L’empereur de la Chine, si célè­bre, même en Euro­pe, par l’amour qu’il avait pour les scien­ces, et si avide des connais­san­ces étran­gè­res, n’a pas cru être obli­gé d’apprendre notre langue pour en profi­ter ; il a jugé que le plus court et le plus aisé pour lui étaient de me donner le soin de rendre en sa langue natu­rel­le, et en détail, les diffé­ren­tes décou­ver­tes dont je ne lui avais parlé que dans la conver­sa­tion et assez légè­re­ment.

Ce prin­ce, qui mourut le 20 décem­bre 1722, était un de ces hommes extra­or­di­nai­res qu’on ne trou­ve qu’une fois dans plusieurs siècles : il ne donnait nulle borne à ses connais­san­ces, et, de tous les prin­ces d’Asie, il n’y en a aucun qui n’ait jamais eu tant de goût que lui pour les scien­ces et les arts. » Les mathé­ma­ti­ques, l’astronomie, la carto­gra­phie, la bota­ni­que, la méde­ci­ne sont l’objet d’échanges fruc­tueux.

Par contre, l’évangélisation est très rela­ti­ve, avec son lot d’interdictions et de répres­sions loca­le­ment. La disso­lu­tion de la Compa­gnie de Jésus, en juillet 1773, sonne l’affaiblissement de cette stra­té­gie par laquel­le se crée une certai­ne empa­thie avec le monde chinois. Elle marque l’arrêt de la recher­che de confluen­ces entre le Chris­tia­nis­me, le Boud­dhis­me et Confu­cia­nis­me.

A partir du début du XIXe siècle, influen­cée par de nombreu­ses doctri­nes protes­tan­tes, l’Europe anglo-saxonne adop­te une stra­té­gie radi­ca­le­ment globa­le contre la dynas­tie Qing. Le mission­nai­re protes­tant Gütz­laff est l’un des piliers exal­tés de ces nouveaux rapports. Il dénon­ce la faibles­se des acteurs précé­dents, et se montre peu amène avec les Jésui­tes : ‘He [Ricci] had intro­du­ced the lax rule, of permit­ting Chine­se converts to retain some super­sti­tions rites in honour of Confu­cius, and of their ances­tors, that they might the more easi­ly be gained over : for a true Chine­se will hard­ly part with the worship of his fathers. This indul­gen­ce beca­me subse­quent­ly the sour­ce of innu­me­ra­ble evils, and ended in the anni­hi­la­tion of many missions’. (in Jour­nal of three voya­ges along the coast of China ; in 1831, 1832 and 1833 ; p.340).

Ainsi, la voie la plus perti­nen­te doit s’éloigner de toute admi­ra­tion pour la civi­li­sa­tion chinoi­se, piège dans lequel sont tombés les mission­nai­res catho­li­ques – la plupart des Latins. Le réalis­me exige une ferme allian­ce entre le prosé­ly­tis­me reli­gieux, la diplo­ma­tie des États et les inté­rêts commer­ciaux. Il faut donc sortir la Chine de sa torpeur liée à ses fonde­ments confu­céens et la faire entrer dans un univer­sa­lis­me salva­teur sous le regard bien­veillant du Dieu chré­tien. Le temps du respect (Age of Respect) s’achève, débu­te celui du mépris (Age of Contempt) selon les termes de Harold Isaacs (Images of Asia). L’action doit porter sur le peuple chinois et non plus sur ces élites.

Toute­fois, il s’avère aussi que la deman­de chinoi­se est sures­ti­mée car les prix anglais sont jugés trop élevés par les Chinois. Seul, un marché concré­ti­se ces pers­pec­ti­ves promet­teu­ses finan­ciè­re­ment, c’est celui d’une drogue, l’opium. Cepen­dant, les Occi­den­taux rencon­trent une résis­tan­ce inat­ten­due : les entra­ves à un libre accès aux marchés chinois. En effet, depuis le XVIIe siècle, les dynas­ties chinoi­ses contrô­lent très étroi­te­ment l’ouverture des ports aux Euro­péens. Le Japon fait d’ailleurs de même pendant des siècles ! L’Empire du Milieu exer­ce donc une souve­rai­ne­té très forte en rela­tion avec son idéo­lo­gie centra­li­sée et la person­na­li­té ‘Céles­te’ de l’Empereur et les Occi­den­taux sont consi­dé­rés comme ‘Barba­res’.

Dans le sud de la Chine, Canton et Macao sont les deux voies d’entrée mari­ti­me auto­ri­sées, les autres ports sont fermés aux Euro­péens qui y rencon­trent une oppo­si­tion mili­tai­re. Cepen­dant, les Euro­péens s’emparent d’un para­doxe poli­ti­que, une atti­tu­de contra­dic­toi­re entre la ferme­té du pouvoir impé­rial et les faveurs de la popu­la­tion loca­le ; de cette oppo­si­tion d’intérêts décou­lent les prati­ques de contre­ban­de à large échel­le. En consé­quen­ce, les diri­geants de la Compa­gnie anglai­se des Indes orien­ta­les, en parti­cu­lier Lind­say, insis­tent sur l’accueil des popu­la­tions côtiè­res tradi­tion­nel­le­ment favo­ra­bles au commer­ce mari­ti­me pour lesquel­les les Anglais se substi­tuent simple­ment à d’autres étran­gers du Sud-est asia­ti­que. Dès lors, l’Angleterre ne cesse de dénon­cer cette hosti­li­té flagran­te de l’Empereur, esqui­vant de ce fait la vision stra­té­gi­que chinoi­se à long terme et l’affaiblissement conco­mi­tant de la souve­rai­ne­té de la Chine et de la dynas­tie mand­choue.

C’est dans ce contex­te que la mission protes­tan­te condui­te par Karl Gütz­laff revêt pour les Chinois une intru­sion inac­cep­ta­ble, une véri­ta­ble effrac­tion, qui se concré­ti­se dure­ment lors des guer­res de l’opium (1839–1842 et 1856–1860). Toute­fois, de leur côté, les Chinois ont aussi leur propre percep­tion de cet affron­te­ment. Le Jour­nal de Lin Zexu, char­gé par l’Empereur chinois de gérer cette crise qui se foca­li­se sur l’opium, est un précieux témoi­gna­ge par son aspect criti­que et luci­de.

Les trai­tés de Nanjing (1842) et de Tian­jin (1858) enté­ri­nés par le trai­té ou Proto­co­le de Pékin (1860) impo­sent libre circu­la­tion des Euro­péens et de leurs produits dans les ports chinois offi­cia­li­sant ainsi la premiè­re phase de domi­na­tion commer­cia­le de l’Occident. La Chine est ainsi forcée à s’intégrer dans une écono­mie mondia­li­sée diri­gée par l’Occident. Toute­fois, les guer­res menées par les Occi­den­taux et les Japo­nais ainsi que les révol­tes popu­lai­res (Révol­te des Boxers 1899–1901), et notam­ment celles condui­tes par Mao Tsé-toung, vont forte­ment pertur­ber et ralen­tir cette dyna­mi­que aux fonde­ments impé­ria­lis­tes, avant le grand réveil, déjà craint par Alain Peyre­fit­te dans son célè­bre ouvra­ge Quand la Chine s’éveillera… le monde trem­ble­ra (1973).

C’est dans ce cadre-là que vont s’inscrire les regards portés sur l’histoire des rela­tions sino-occidentales et expli­ci­tés dans les prochains arti­cles.