Le progrès, un géno­ci­de cultu­rel plané­tai­re (1)

Lors des visites politiques du Dalaï-Lama en France et ailleurs, l’argument majeur de l’ancien dictateur tibétain est le génocide culturel initié par les autorités chinoises. Héritier d’un système ayant rasé par la force armée toute autre pratique religieuse dans les régions annexées, le Dalaï-lama a pour le moins une mémoire très sélective. Il en est de même pour ses hôtes  pour qui le génocide culturel est une pratique toujours en vogue en s’appuyant sur une tradition ayant là aussi imposé sa culture par la force. Sans doute faut-il chercher dans les positions des dirigeants français sur le Tibet des raisons très différentes de celles ayant trait à une culture, cet aspect ayant été totalement ignoré jusqu’à ce que la Chine devienne une puissance économique.

Un exemple actuel de cette volonté de niveler toute différence culturelle est la Nouvelle-Calédonie. En 2004, l’OCDE a publié un rapport au travers du programme PISA (Programme for International Student Assessment) qui épinglait la France sur cet aspect précis. Après avoir souligné la « mauvaise volonté » du système français à l’égard des langues locales, le rapport a mis en lumière ce que tout le monde reconnaît, sauf certains Français :

Tous les pays, sauf la France, reconnaissent l’appui d’une langue maternelle comme un élément important pour l’intégration et l’éducation. La plupart des pays prévoient une combinaison de renforcement dans la langue maternelle et dans la langue d’enseignement. La France, par ailleurs, soutient l’acquisition du français comme la condition préalable pour la réussite scolaire.

Le discours des politiques français de tous bords sur le « génocide culturel au Tibet » peut dès lors surprendre, l’élève chinois étant à un niveau bien inférieur de celui du donneur de leçons. Si en Chine le putonghua est la langue officielle, chaque peuple d’une région et parfois d’un district pratique sa langue maternelle dans la vie courante. Contrairement à un pays comme la France où la langue nationale écrase celles locales pour les étouffer, le putonghua officiel n’est qu’un lien interrégional permettant à des Chinois originaires de différentes régions de communiquer. Une autre différence est que contrairement à la démocratie française ce ne sont pas des lois qui encadrent l’enseignement des langues locales, mais la simple tradition.

Dans le Guangxi, les dizaines de dialectes locaux ne sont pas enseignés dans une école, ce qui serait une hérésie du fait qu’ils l’ont toujours été de manière orale. Dès les premiers mois de sa vie, un enfant apprend la langue parlée par ses parents et l’environnement proche. Ce n’est qu’une fois scolarisé que vont lui être apprises les bases de la langue officielle qu’il abandonne dès franchi la porte de l’école. Contrairement à ce que certains pourraient penser, cette identité culturelle est présente dans les jeunes générations qui en retirent même une certaine fierté. L’appartenance à une culture est d’abord définie au niveau local avant de s’assimiler à celle nationale.

Si sont déjà rares les pays dotés d’une telle diversité culturelle, la France est sans doute un de ceux les plus mal placés pour donner des leçons d’identité. Si Jules Ferry a été l’initiateur d'une véritable guerre aux langues locales, ce nivellement s’est poursuivi par la suite et est encore toujours en vigueur. Parler de « génocide culturel » en Chine relève par conséquent de la malhonnêteté intellectuelle dictée par des considérations politico-commerciales et se révèle donc plus que mal venu.

En dehors de ces aspects exploités à des fins autres que celles hypocritement mises en avant, les spécificités culturelles de la Chine ne sont pas sans poser de problèmes. Dans un environnement de consommation et d’internationalisation du mode de vie, ne pas vivre « comme les autres » peut se révéler un handicap pour des peuples dont les cultures n’ont que peu changé au cours des siècles. Si pour certains touristes, les ethnies minoritaires chinoises sont souvent assimilables à des zoos, leurs membres peuvent éprouver le besoin d’approcher ce progrès synonyme d’une vie plus confortable. Construire des routes menant aux villages les plus reculés ou implanter des relais de communication permettant à ces populations de s’ouvrir sur le reste du monde est-il un génocide culturel ? La question ne peut être autoritairement tranchée en demandant que soit préservé un équilibre prenant en compte le choix des peuples concernés.

Dans ce domaine, la Chine fait souvent aussi bien et parfois mieux que certains systèmes pourtant affichés comme évolués et tolérants. Comme dans tout processus où il est impératif de décider, se produisent certains dérapages pour bonne partie dus à l’absence d’expérience et de recul sur les problèmes posés. À cela s’ajoute parfois une forme d’incompréhension mutuelle induite par les différences culturelles et deviennent  sources d’opposition. Il arrive également que le pouvoir central ait à lutter non pas pour imposer la culture nationale, mais au contraire pour préserver celles locales. Cet équilibre entre tradition et progrès est une difficulté à laquelle est confrontée la Chine. D'autres nations ont opté pour la solution radicale visant à s’aligner sur la culture la plus forte, ce sans grande résistance. Le progrès et les spécificités culturelles sont-ils compatibles ? C’est ce dont il sera question dans un prochain article.