Le poids de plus en plus pesant des gouver­ne­ments régio­naux

le guangxiParmi mes nombreux défauts, le fait de fumer est sans doute celui qui me gêne le plus, car comme il est indi­qué sur les paquets de ciga­rettes : « Nuit grave­ment à la santé ». Lorsque je suis arri­vé ici, j’ai donc dû trou­ver une marque de poison conve­nant à mes goûts et le choix étant vaste dans ce pays, celui-ci s’est porté sur un produit fabri­qué dans la région voisine du Yunnan. Quelques mois plus tard, cette marque de ciga­rettes est deve­nue introu­vable dans la région du Guangxi, du moins dans le circuit de distri­bu­tion offi­ciel.

La raison de cette dispa­ri­tion est fort simple et illustre assez bien le fait que la Chine n’est pas un pays unitaire, mais un patch­work de nations, ce qui est d’ailleurs défi­ni comme tel dans sa consti­tu­tion. N’étant en effet pas le seul à appré­cier ce tabac, les respon­sables régio­naux en charge de ce domaine en avaient tout simple­ment inter­dit la vente, car consi­dé­rant que la popu­la­ri­té de cette marchan­dise « étran­gère » nuisait à la diffu­sion des produits locaux. Loin d’être un cas isolé, ce genre de déci­sion est même courant dans un pays où les régions doivent elles-mêmes subve­nir à leurs besoins et par consé­quent trou­ver les recettes fiscales néces­saires à leur fonc­tion­ne­ment.

Dans les années 80, et ce, durant une dizaine d’années, certaines régions se sont livrées de véri­tables guerres commer­ciales qui ont parfois dégé­né­ré en affron­te­ment physique. En plus de priva­ti­ser les entre­prises, Deng Xiao­ping a égale­ment suppri­mé les aides natio­nales à desti­na­tion des régions, ce qui a favo­ri­sé les régions côtières qui étaient les plus taxées au détri­ment des régions inté­rieures ne béné­fi­ciant plus de la manne natio­nale. Si ces régions n’avaient alors que peu de reve­nus indus­triels, elles déte­naient par contre de nombreuses ressources alimen­taires indis­pen­sables aux habi­tants des zones plus riches de la côte. Ces régions côtières se sont donc vues devoir payer des taxes sur le riz et autres denrées incon­tour­nables avant que cette méthode ne soit inter­dite au début des années 90.

Il a donc fallu ensuite à ces régions trou­ver d’autres sources de reve­nus, ce qui a causé en grande partie un certain nombre de déra­pages liés avec le désir d’attirer vers l’intérieur des terres des indus­tries parfois polluantes, mais proté­gées par des cadres locaux n’ayant d’autre choix. Autre fait marquant de cette époque, le déve­lop­pe­ment de manu­fac­tures trans­for­mant sur place des produits de base autre­fois expé­diés vers les zones indus­trielles de la côte pour y être trans­for­més. C’est le cas par exemple de la soie qui était autre­fois tissée dans la seule région de Shan­ghai et qui est au fil du temps deve­nu un produit que l’on trouve dans bien d’autres régions.

A l’heure actuelle, et si les affron­te­ments directs sont plus rares, les gouver­ne­ments locaux prennent un poids de plus en plus impor­tant, allant jusqu’à être proprié­taires de bon nombre d’usines qui si elles ne sont plus natio­na­li­sées sont forte­ment régio­na­li­sées et même très loca­li­sées. Des accords écono­miques sont signés entre régions, et ce, dans les mêmes termes juri­diques contrai­gnants qu’un contrat à la portée inter­na­tio­nale. Une région fron­ta­lière comme le Guangxi multi­plie actuel­le­ment les accords cultu­rels, mais égale­ment commer­ciaux avec son voisin viet­na­mien aux seules fins d’accroître ses reve­nus, Pékin n’ayant guère son mot à dire tant que ces rela­tions ne mettent pas en danger l’unité natio­nale ou l’intégrité du terri­toire.

Ceux qui parlent donc de LA CHINE, en pensant à une enti­té unifiée et contrô­lée depuis la capi­tale sont bien loin de la réali­té d’un terrain qui est avant tout celui des spéci­fi­ci­tés régio­nales et de ses propres inté­rêts. Si les plans quin­quen­naux succes­sifs censés donner la marche à suivre et les objec­tifs écono­miques et sociaux sont bien déci­dés par Pékin, ces direc­tives doivent en premier lieu passer par les filtres régio­naux dont les respon­sables les inter­prètent à leur manière, celle-ci étant souvent loin de l’idée première.

Si cette quasi-indépendance régio­nale assure une certaine stabi­li­té poli­tique au pays, elle crée par contre des divi­sions oppo­sant les régions riches aux plus pauvres. Les risques de conflit et de désta­bi­li­sa­tion sont donc bien plus à entre­voir de ce côté que de celui d’affrontements inter-ethniques ou causés par une déci­sion inap­pro­priée venue de la capi­tale. Ce que contestent en effet de nombreux Chinois, c’est la montée en puis­sance des gouver­ne­ments régio­naux et locaux qui va de pair avec les passe-droits et la corrup­tion.

Nombreux sont actuel­le­ment les habi­tants qui dési­re­raient que soient reti­rés certains pouvoirs à ces nouveaux seigneurs de guerre qui, s’ils ne s’affrontent plus sur des champs de bataille, font toujours autant de victimes au nom d’intérêts écono­miques et d’enrichissements plus ou moins person­nels. Un des obstacles à cette reprise en main néces­saire dont les diri­geants natio­naux sont tota­le­ment conscients, vient du système poli­tique lui-même, les cadres et respon­sables locaux obli­ga­toi­re­ment issus du parti unique étant les garan­ties du main­tien du PCC.

Si Pékin veut un jour retrou­ver son rôle initial de gouver­ne­ment central, il lui faudra choi­sir entre le beurre et l’argent de celui-ci, ce choix étant appe­lé à deve­nir une urgence sous la pres­sion de sa propre popu­la­tion.