Le paysa­ge : pensée Chinoi­se et pensée Euro­péen­ne (J-C Martin)

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‘La joie des monta­gnes et des eaux, on y accè­de en esprit, en même temps qu’on la loge dans le vin ;’ Ouyang Xiu, XIe siècle.



Dans nos socié­tés occi­den­ta­les contem­po­rai­nes, le recours à la natu­re traduit un besoin d’apaisement psycho­lo­gi­que face à l’instabilité créée par les inno­va­tions tech­ni­ques, les ruptu­res socia­les et par les crain­tes sécu­lai­res des savoirs scien­ti­fi­ques. Ainsi, des mots irri­guent nos esprits selon une fréquen­ce de plus en plus élevée, assi­mi­lés par Paul Valé­ry à des mots-perroquets. Parmi eux domi­nent ‘écolo­gie’, ‘envi­ron­ne­ment, ‘produit biolo­gi­que’, et bien sûr, ‘paysa­ge’, tout un chacun y trou­vant un usage selon ses besoins et ses aspi­ra­tions. Une telle multi­pli­ci­té finit par alté­rer le sens des mots. Dès lors, enga­ger une réflexion sur le concept et la réali­té sensi­ble du paysa­ge devient utile, notam­ment en tour­nant notre regard sur d’autres percep­tions, en l’occurrence vers l’Asie. Le dernier ouvra­ge de Fran­çois Jullien – Vivre de paysa­ge ou l’Impensé de la Raison – nous offre cette ouver­tu­re. Ensui­te, grâce aux œuvres de Fran­çois Cheng, les textes de grands pein­tres chinois nous préci­sent leurs concep­tions philo­so­phi­ques au cours de cette fécon­de histoi­re chinoi­se. A partir de ces textes (les cita­tions font réfé­ren­ce à l’ouvrage de Jullien ci-dessus), cet arti­cle se veut être une expres­sion de cette pensée chinoi­se, à travers la vita­li­té des compo­san­tes du paysa­ge et son influen­ce philo­so­phi­que dans le cadre d’une conni­ven­ce serei­ne.

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Shitao : ‘Sage accrou­pi au bord de l’eau’.

Monta­gne – Eau – Sage en contem­pla­tion : la pensée chinoi­se du Paysa­ge

Sous le voca­bu­lai­re …une pensée origi­na­le.

Le terme paysa­ge en fran­çais, lans­ca­pe en anglais, ainsi que dans les autres langues euro­péen­nes, renvoie clai­re­ment à une portion d’espace physi­que, le ‘pays’. Cette rela­tion séman­ti­que induit une segmen­ta­tion par la vue, l’accent est mis sur l’aspect physi­que, ‘l’aspectuel’. Il en résul­te une atti­tu­de d’extériorité pour le spec­ta­teur. La vision peut condui­re à une sensa­tion de beau­té, s’il éprou­ve une émotion d’ordre esthé­ti­que.

Par contre, en chinois, la corres­pon­dan­ce litté­ra­le avec le ‘pays’ n’existe pas, ce qui illus­tre bien les nombreu­ses diffi­cul­tés de traduc­tion des concepts occi­den­taux. Pour l’exprimer, la graphie, le kanjin, est à la fois plus concrè­te et plus subti­le quant à la pensée sous-jacente. Les deux éléments struc­tu­rant cette graphie expri­ment une corré­la­tion entre ‘monta­gne’ et ‘eau’. A chacun d’eux est asso­cié un état spéci­fi­que : la perma­nen­ce pour la monta­gne et la varian­ce pour l’eau. Une dyna­mi­que physi­que et philo­so­phi­que est ratta­chée. Le terme ‘monta­gne’ reflè­te l’expression d’un souf­fle ou d’une éner­gie dont les effets sont des varia­tions sans fin à travers des plis­se­ments et des enchai­ne­ments. La monta­gne n’est plus alors un simple décor théâ­tral, stati­que, inani­mé et, éven­tuel­le­ment, admi­ré depuis un ‘point de vue’. Notons que nous ne sommes pas très éloi­gnés de la pensée d’H. Berg­son, élabo­rée dans ‘L’évolution créa­tri­ce’ ! De son coté, le terme ‘eau’ évoque avec plus de perti­nen­ce enco­re cette dyna­mi­que physi­que. Sa con-sistance est pour­vue de proprié­tés et de capa­ci­tés porteu­ses de vita­li­té ; non seule­ment elle fécon­de sur son passa­ge mais, de plus, elle est un lien qui perdu­re à travers toutes les vicis­si­tu­des socia­les et cultu­rel­les.

En résu­mé, la monta­gne est asso­ciée à un pôle de stabi­li­té, d’enracinement alors que l’eau traduit la flui­di­té. Pour la pensée philo­so­phi­que chinoi­se, la monta­gne est ‘l’ossature du Ciel et de la Terre’, alors que l’eau est et assu­re ‘l’irrigation du Ciel et de la Terre’ (p.73).

Une deuxiè­me corré­la­tion prend appui sur deux pôles : ‘vent’ et ‘lumiè­re’. Quatre carac­tè­res y sont asso­ciés : vent doux – lumiè­re belle, vent paisible-lumière agréa­ble. Des attri­buts actifs préci­sent leurs fonc­tions. L’invisible – l’air – et la péné­tra­tion sont asso­ciés au vent, la visi­bi­li­té et la diffu­sion à la lumiè­re. Il s’en déga­ge une mani­fes­ta­tion sensi­ble mais les deux ont leur propre poten­tia­li­té vita­le. Ainsi, le vent expri­me une dimen­sion d’élan apte à traver­ser le struc­tu­rel – voir le passa­ge d’un col en monta­gne, les versants en plein vent ou abri­tés – mais il est aussi capa­ble de le tenir en essor ; les cyclo­nes, les torna­des, les tsuna­mis montrent bien cette explo­sion de vita­li­té ! Comme l’eau, le vent est un cours ; il met en liai­son, répand, fécon­de des espa­ces illi­mi­tés (voir la polli­ni­sa­tion anémo­phi­le).

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