Le pays des prélè­ve­ments à géomé­trie variable

chineEn dehors des maga­sins d’une certaine impor­tance les prix sont rare­ment affi­chés. Le consom­ma­teur doit donc s’en infor­mer, le chiffre annon­cé étant le plus souvent une base de négo­cia­tion qui sera revu à la baisse. En dehors du petit commerce, certaines admi­nis­tra­tions, ou plutôt certains fonc­tion­naires fonc­tionnent de la même manière. C’est ainsi qu’il y a quelque temps j’avais deman­dé la marche à suivre pour une démarche admi­nis­tra­tive. Mon inter­lo­cu­teur m’a expli­qué par télé­phone les diffé­rents docu­ments à four­nir et m’a indi­qué le montant à verser : 5000 yuans. La semaine dernière je me rends dans les bureaux de cette admi­nis­tra­tion, mais pour une autre raison. Là, je rencontre un des plus hauts respon­sables du service et celui-ci étant au courant de mon projet me demande si j’ai avan­cé. Je lui explique alors que je trouve que les 5000 yuans deman­dés sont dispro­por­tion­nés en rapport de l’utilité du docu­ment deman­dé et que j’ai donc écar­té cette idée. Le fonc­tion­naire me regarde alors avec un petit sourire et me dit : « Le vrai tarif n’est pas 5000 yuans, mais 100 ». Cela donne une idée de la manière dont certains agents de l’État arron­dissent leurs fins de mois, les prix étant là aussi lais­sés à « l’appréciation » de son inter­lo­cu­teur.

Si bien des admi­nis­tra­tions sont ainsi des lieux où l’on négo­cie plus ou moins ce qui devrait être fixe et clai­re­ment défi­ni, il arrive que suite à certains de ces déra­pages, « l’odeur de brûlé » pousse certains services à faire une rapide marche arrière. Il y a peu, je vous avais rela­té l’histoire d’un fonc­tion­naire local qui ayant ache­té une somp­tueuse voiture s’était fait bête­ment remar­qué. Cette histoire a eu quelques prolon­ge­ments dont un rejoint la situa­tion expli­quée en intro­duc­tion puisque concerne la surfac­tu­ra­tion de certains frais.

Il y a quelques jours, ma belle-sœur a en effet reçu un coup de télé­phone de la banque à qui elle a emprun­té l’argent pour ache­ter son appar­te­ment. Cette habi­ta­tion fait partie des loge­ments à prix modé­rés qui étaient gérés par l’homme à la Porsche évoqué plus haut. Cet appel n’avait pas pour but de lui deman­der de l’argent, mais au contraire de lui en donner, ou plus exac­te­ment de lui en rendre. Prétex­tant une erreur dans la procé­dure, l’employé de banque lui a en effet indi­qué qu’elle devait venir récu­pé­rer 1000 yuans préle­vés en trop. Bien qu’heureuse de cette nouvelle, ma belle-sœur étant occu­pée avec son restau­rant a lais­sé passer 24 heures avant de rece­voir un nouvel appel de la banque. Là, la personne a forte­ment insis­té pour que cet argent sorte de la banque au plus vite et a donc invi­té ma belle-sœur à passer le prendre dans la jour­née.

N’étant pas la seule dans cette situa­tion puisque ce sont près de 3000 loge­ments qui ont été ainsi vendus, cette soudaine géné­ro­si­té a inci­té les personnes concer­nées à en savoir un peu plus, même si avec l’habitude elles se doutaient de la raison tant de ce rembour­se­ment que de cet empres­se­ment à resti­tuer cet argent. Comme atten­du il s’est avéré que la banque avait très loca­le­ment augmen­té ses « frais de gestion », mais que l’annonce d’une enquête finan­cière avait fait comprendre aux respon­sables de ce détour­ne­ment qu’il valait mieux nettoyer certains comptes avant le passage de la tempête.

Il y a quelques années, c’est le direc­teur de l’hôpital local qui est passé devant le tribu­nal pour avoir durant 6 ans surfac­tu­ré le prix des médi­ca­ments, ce qui lui a valu d’aller passer 10 ans derrière les barreaux en compa­gnie de quelques complices. Cette affaire de banque préle­vant des frais supplé­men­taires n’est donc pas une excep­tion et reflète assez bien un mode de fonc­tion­ne­ment où les « fuites » font partie d’un quoti­dien aussi agaçant que les diverses dérives sur les produits alimen­taires douteux et autres joyeu­se­tés du même style. Sans doute parce que trop rares par rapport à l’ampleur des détour­ne­ments, les condam­na­tions suscep­tibles de frap­per les auteurs de cet enri­chis­se­ment facile n’effraient nulle­ment ceux-ci, l’appât du gain semblant l’emporter sur la peur de passer quelques années en prison. Si 1000 yuans peuvent sembler rela­ti­ve­ment déri­soires, il faut les multi­plier par les 3000 loge­ments et se dire que ce village n’est pas une « excep­tion cultu­relle », les surfac­tu­ra­tions de ce genre étant géné­ra­li­sées sur l’ensemble du pays et concernent souvent des montants bien plus élevés.

Le mot de la fin revient à ma femme qui en riant m’a dit en mimant la scène : « la banque n’a pas rendu l’argent, elle l’a vomi après en avoir trop mangé ».